Les villes d'Algérie commémorent le 6ème centenaire

          Bejaia célèbre du 600e anniversaire d’Ibn Khaldoun (La dépêche de Kabylie 14 mars 2006)

 La ville de Bejaia célébrera cette année, le 15 mars 2006, au Théâtre Régional , le 600e anniversaire de la mort du grand historien et sociologue maghrébin du XIVe siècle, Abderrahmane Ibn Khaldoun (Tunis 1332-Le Caire 1406). Sous l’impulsion du Conseil exécutif de l’UNESCO en sa 171e session, beaucoup de pays comme l’Égypte, l’Afghanistan, la Tunisie, le Maroc, la France et les USA, commémoreront aussi la vie et l’œuvre du père de la sociologie. Concernant l’Algérie, en plus de la capitale des Hammadides, d’autres villes telles que Tiaret et Constantine rappelleront également au souvenir l’auteur de la Muqqadima (les prolégomènes).
 

Mais si les habitants de Bejaia ont plus que tout autre à cœur, d’unir l’histoire de leur ville à celle du grand penseur du XIVe siècle, c’est parce que cet homme y a effectué de nombreux séjours, surtout entre 1352 et 1354, c’est parce qu’il a écrit sur les Berbères et sur la ville et c’est aussi qu’il y a exercé auprès de l’Emir Abdellah les fonctions de chambellan (hardjeb), dont le rôle consistait à diriger l’administration de l’État et à servir d’intermédiaire entre le souverain et ses grands officiers.
 

Et pour que le colloque qui examinera la vie et l’œuvre de l’illustre hôte de Bejaia médiévale soit à la hauteur du mérite de cet homme exceptionnel, plusieurs administrations et institutions de la ville, telles la wilaya, l’APW, l’APC, les directions des affaires religieuses, du tourisme, de la culture, de la circonscription archéologique de Bejaia ainsi que la société civile représentée par l’association Gehimab et celle d’El Alaouia apporteront chacune en ce qui la concerne, leur contribution pour l’organisation et la réussite de la manifestation. La célébration de l’événement sera, souligne M. Djamil Aïssani, président de l’association Gehimab, qui prépare activement sa contribution à l’enrichissement du colloque, marquée surtout, en plus des expositions sur le séjour d’Ibn Khaldoun à Béja, par les débats qui s’instaureront à la suite des conférences qui seront données par des intervenants qui se sont intéressés de très près à la vie et à l’œuvre d’Ibn Khaldoun.

 

Les thèmes retenus pour les cinq conférences grand public sont :
1) Influence des séjours à Bejaia d’Ibn Khaldoun dans la formation de sa pensée historique et sociale,
2) Ibn Khaldoun et l’histoire des Berbères,
3) Ibn Khaldoun : l’homme politique et l’enseignant,
4) Ibn Khaldoun, les mathématiques et les savants de Bejaia,
5) Mouloud Mammeri et l’œuvre d’Ibn Khaldoun.
      

Notons que la série des interventions sera suivie par une visite de la mosquée de la Casbah, actuellement transformée en annexe de la Bibliothèque nationale, où Ibn Khaldoun avait enseigné la jurisprudence et d’autres disciplines. Cette visite sera guidée par deux responsables de la circonscription archéologiques de Bejaia.

 


Alger : Commémoration du 6e centenaire de la mort d’Ibn Khaldoun
La Bibliothèque nationale lui consacre plusieurs journées d’études
  (Le Jeune Indépendant 15 février 2006)

En plus de son programme culturel et artistique touchant différents domaines, la Bibliothèque nationale d’Algérie a choisi cette année un thème des plus important lié à un personnage hors pair. Il s’agit d’Ibn Khaldoun, le père de la sociologie.  A l’occasion du sixième centenaire de son décès, durant toute l’année 2006, des conférences, des rencontres et débats, des projections de films documentaires seront programmés pour faire connaître les œuvres et la vie de cet homme qui était à la fois historien et sociologue avant la lettre des sociétés arabe, berbère et perse. De son vrai nom, Abou Zeïd Abderrahmane est né le 27 mai 1332 et mort au Caire le 19 mars 1406. Il est issu d’une famille de notables originaires d’Andalousie. Cet illustre historien et philosophe d’Afrique du Nord, se considérant lui-même comme Arabe, se réclamait d’une lignée remontant à l’Hadramout, en la 10e année de l’Hégire.  Ibn Khaldoun est descendant d’une famille arabe yéménite établie en Andalousie dès le VIIIe siècle, puis émigrée à Tunis. Il passa une partie de son existence à la cour mérinide, remplissant diverses fonctions politiques auprès des sultans de Tunis et de Fès, (ce dernier ayant pour Premier ministre l’écrivain Ibn Al-Khatib, avec lequel Ibn Khaldoun a entretenu longtemps des relations de rivalité amicale), puis du souverain de Grenade.

Ibn Khaldoun a eu un impact mesuré sur la culture et la pensée arabes. Il a introduit la notion d’histoire cyclique fondée sur des facteurs profanes générés par l’affaiblissement naturel des générations sédentarisées, héritières des conquérants nomades, mais que la richesse et le mode de vie urbain entraînèrent dans un cycle inexorable de décadence.  Ibn Khaldoun, comme ses prédécesseurs, a d’abord eu une carrière de courtisan et de ministre et a réussi la performance de savoir changer à temps de maître, servant successivement les Hafsides tunisiens, les Mérinides de Bougie et de Fès, les Abd El-Wadides de Tlemcen, le sultan de Grenade et celui d’Égypte. Il a aussi été ambassadeur auprès du roi de Castille, Pierre le Cruel, et du terrible Timor Lang (Tamerlan). Les différents souverains, impressionnés par ses capacités et sa vaste culture, lui pardonnèrent pendant un certain temps sa versatilité et ses trahisons.

 Mais vint un moment où, définitivement discrédité auprès des cours du Maghreb, il se lança dans une carrière militaire, en prenant le chemin du désert où il devint recruteur auprès des terribles bédouins hilaliens. C’est alors qu’il se consacra désormais à l’histoire et à la science politique, où le réalisme, acquis dans ses activités administratives et militaires, lui permit d’analyser avec esprit critique les différentes traditions observées ou opinions recueillies.
Par exemple, c’est lui qui raconta le plus en détail l’histoire de la Kahina. Fort de son expérience politique et militaire, il a pratiqué la critique historique de faits relatés par les auteurs même renommés qui l’ont précédé.  Ainsi ramena-t-il à des proportions raisonnables leurs affirmations exagérées pour en relever les histoires absurdes, comme celle de cette ville d’Arabie entièrement construite d’or, d’argent et de rubis, mais invisible, sauf pour les hommes de haute dévotion et les magiciens.  En outre, ayant changé si souvent de maître, il manifesta dans ses écrits une grande indépendance d’esprit, qui le distingua des grands chroniqueurs du Moyen-Âge chrétien, comme Joinville et Commines qui, bien qu’eux aussi au contact du terrain, ne servaient qu’un seul monarque et ne nous ont laissé que des versions améliorées de leurs règnes.

 Ibn Khaldoun critiqua, par ailleurs, l’école historique arabe dont les œuvres avaient tendance à se limiter aux généalogies un peu sèches des familles régnantes. Il estimait qu’une place plus large aurait dû être accordée au déroulement des faits sociaux expliquant la naissance, la durée et la disparition des différentes dynasties étudiées. Enfin, à la différence des auteurs chrétiens de son époque, Ibn Khaldoun fut à même d’appréhender les événements avec objectivité, car il était fort peu porté à moraliser. En 1352, il entra en qualité de secrétaire au service du sultan Abou Ishaq.

 Durant cette même année, une guerre éclata entre l’émir de Tunis et celui de Constantine. Ibn Khaldoun mit à profit cette guerre pour aller se reposer à Biskra. En 1354, il revint à Tunis et épousa une fille de famille influente. Il se rendit à Fès pour parachever sa formation intellectuelle. Il y réussit, grâce à sa très grande intelligence, à se faire nommer secrétaire principal du sultan Abou Inan. Mais celui-ci, influencé par certains courtisans hostiles à Ibn Khaldoun, fit jeter ce dernier en prison en 1356.  Ibn Khaldoun fut libéré après la mort du sultan Abou Inan et devint cadi malékite pour ensuite partir à Grenade (Espagne) en 1362. C’est à Grenade qu’Ibn Khaldoun se lia d’amitié avec le philosophe Ibn Khatib (1313-1374). Après plusieurs péripéties, en 1374 Ibn Khaldoun décida d’embarquer pour Grenade. Muhammad V se débarrassa de lui en le faisant débarquer au port de Honeïn (Tlemcen), le livrant ainsi à la merci d’Abou Hammou, émir Abdelwadid Wanzammar, chef d’une puissante tribu arabe. L’émir de Tlemcen profita de l’occasion pour le charger encore une fois d’une mission à Biskra. Mais en cours de route, il renonça à cette tâche et s’établit dans une forteresse appartenant à son protecteur Wanzammar, la qalaâ de Beni Salama située sur un piton à proximité de Taghazaout, aux environs de Frenda (Tiaret) où il composa la Mouqadima et une partie de l’Histoire des Berbères.

Tiaret , Frenda & Taoughazout commémorent  le 6ème centenaire (17 mai 2006 (APS-POOL-UMA)

Les habitants de Taoughzout, un hameau situé à 3 km de la ville de Frenda, ont en mémoire une foule d'histoires sur toutes les grottes entourant leur village et qui avaient, un jour, offert refuge, paix, sérénité et inspiration à Cheikh Abderrahmane Ibn Khaldoun, il y a près de six siècles, pour rédiger son oeuvre monumentale "La Mouqadima".

Ils continuent, depuis 1982, date de la tenue du premier colloque international consacré à la vie et à l'oeuvre de cet illustre penseur, de jeter un regard plein de respect aux lieux qu'ils appellent la "M'qama". Pour cette année, la pensée et l'apport au patrimoine universel d'Ibn Khaldoun feront l'objet d'un colloque international de deux jours (16 et 17 mai) à Tiaret.

Les jeunes de la localité, représentant environ la moitié de la population de Taoughzout et qui ont en majorité déserté les bancs des écoles depuis des années, continuent d'écouter, avec délectation, les paroles du guide local  quand il évoque, pour des délégations officielles en visite dans la région, le séjour d'Ibn Khaldoun dans ces grottes.Ce guide éclairé, considéré comme un connaisseur et une référence locale solide dans le domaine de l'histoire des grottes de Taoughzout, gère l'annexe de la Bibliothèque nationale "Jacques Berque" de Frenda. Il a exploré les six siècles qui ont fait le patrimoine de la région et qui avaient vu le fondateur de la sociologie moderne y élire domicile durant l'apogée de la dynastie des Beni Salama, une descendance des Beni Hilal.

Ce guide est parvenu à reconstituer, grâce à des études poussées, l'arbre généalogique des Beni Salama. Il croit qu' Ibn Khaldoun, avait mené l'essentiel de ses travaux sur la théorie du tribalisme quand il avait côtoyé cette dynastie.Malgré les 600 ans qui nous séparent des Beni Hilal, Taoughzout - un nom berbère qui signifie "le village paisible ou serein"- a conservé tous ses attraits naturels qui ont encouragé les autochtones qui vivaient dans les grottes à s'y installer.

La localité trône à une hauteur de 1000 mètres au-dessus du niveau de la mer sur une colline qui permet de balayer du regard un rayon qui s'étend sur plus de 10 kilomètres. Elle recèle de nombreux atouts naturels qui attirent les visiteurs, venus en quête de moments de quiétude, de paix, de sérénité et de fraîcheur sur les berges de "Oued eL tat" qui affleure la ville de Frenda, appellation d'origine amazigh, "Idrane" qui veut dire la "halte bien fournie en eau".

Le relief vallonné de Taoughzout, fait de bassins versants et de plaines verdoyantes, a favorisé l'installation de nombreuses tribus dans la région qui abritait, durant une certaine période, jusqu'à 20.000 âmes.Une étude de l'Agence nationale des ressources hydrauliques (ANRH) a prouvé l'existence d'un potentiel hydrique important dans la région, ce qui explique, selon elle, l'origine des grottes et autres cavernes, nées de l'action érosive des eaux de ruissellement sur les roches. Cet indice a d'ailleurs poussé les responsables du secteur à décider la réalisation d'un barrage d'une capacité d'un million de mètres cubes pour relancer le développement local, note-t-on. Le guide qui connaît tous les secrets du coin puisqu'il le sillonne pour le ratisser des dizaines de fois par mois, soutient que le silence et la sérénité qui baignent les grottes sont des facteurs qui prouvent qu'Ibn Khaldoun a rédigé sa "Mouqadima" durant sa retraite dans la région.

 "Il y avait trouvé paix et quiétude grâce à la protection que lui garantissait Mohamed Ben Salama II, fondateur de la citadelle qui l'avait entouré d'un système de défense infaillible, contre les guerriers berbères", indiquera-t-il. L'orateur soutient qu'Ibn Khaldoun, grâce à son expérience dans le domaine de la guerre, de la science et de la politique, avait ressenti le désir d'émancipation et de progrès chez les autochtones qui considéraient le commerce et le troc de leurs produits agricoles avec leurs voisins de Tadmourt et Sejilmassa comme un signe de progrès et d'évolution sociale. Le présent de Taoughzout diffère de son passé prospère. Ses habitants ne conservent d'Ibn Khaldoun et des Beni Salama que des bribes de souvenirs.

La mémoire de la nature est plus fidèle puisqu'elle a gardé intacts des vestiges de la "Qalaa", de Ain Sebiba et Bab Semour comme des témoins d'un passé prospère que ne sauraient enterrer les ans.La main de l'homme a, quant à elle, agressé le legs des aïeux. Durant les années 80, l'ancienne mosquée de Taoughzout, édifiée il y a plus de mille ans, a été démolie, affirment les habitants qui rappellent que des îlots de l'ancien village où vivent encore 76 familles sont toujours visibles dans la zone archéologique. Le guide affirme que les dégradations qu'ont subies les vestiges de la région sont le résultat de l'instabilité des populations vivant sous la menace des guerres et qui s'étaient lancées dans une perpétuelle transhumance. "Les expéditions scientifiques pour prospecter la région n'ont pas cessé même durant les pires années du colonialisme français. Augustin Berque fut le premier à "dépoussiérer" les vestiges de Taoughzout et à entamer une véritable recherche sur Ibn Khaldoun. (...)

Ibn Khaldoun a vécu de longues années à Taoughzout, une localité de Frenda. Et pour lui rendre cet honneur l'ancienne capitale des rostomides (Tiaret) a baptisé de son nom son université en attendant de lancer le projet de création d'un centre de recherche sur sa vie. Un projet dont le lancement coïncidera avec la tenue du colloque international dédié à Ibn Khaldoun.