
M. Le président de la République Abdelaziz Bouteflika
Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux,
Que le Salut de Dieu soit sur son Prophète,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,
Honorables professeurs,
Ma présence, aujourd'hui, parmi vous se veut une opportunité pour débattre d'un thème largement traité par les auteurs et écrivains. Profane au milieu de spécialistes, je dois dire que modeste est ma connaissance de ce thème auquel ont été consacrés, depuis le XIVe siècle, des volumes entiers dans toutes les langues du monde. Si Ibn Khaldoun n'est pas un inconnu, nombreux sont toutefois ceux qui ignorent tout de son oeuvre et j'espère ne pas en faire partie.
L'opportunité qui m'est offerte aujourd'hui, en cette enseigne, ne me permet guère, en dépit de ma modeste connaissance de ce thème, de ne pas prendre part à l'hommage rendu par mon pays à un génie de l'Humanité, dont il a brillamment transcrit l'histoire, une histoire qu'il a éternellement empreinte de son sceau, grâce à ses éternels Prolégomènes, ouvrage qui le rendait presque unique en son genre. Ibn Khaldoun est effectivement unique dans sa spécialité. C'est un pionnier de la sociologie, un éminent historien.
O Ibn Khaldoun, hier, j'ai rendu hommage à ta mémoire en me rendant à Séville pour à la fois répondre à l'invitation qui m'a été adressée par les Andalous et saluer ta grandeur qui s'élève toujours sur celles des contemporains, comme elle l'avait été hier en surclassant tes propres contemporains. En nous rappelant aujourd'hui ta mémoire, nous nous enorgueillirons d'appartenir à une civilisation arabo-musulmane qui avait, à l'époque, atteint son apogée. Et voilà que six siècles après, nous retrouvons en toi nos gloires, et portons un regard confiant sur notre présent et notre avenir. Tu es aujourd'hui de nouveau l'hôte de l'Algérie, tu es même un de ses enfants, un lien qui n'est contesté, ni par nos chers frères en Tunisie, ni en Égypte ni encore moins en Andalousie. Par où devrais-je entamer ma communication sur ton oeuvre et ta pensée, qui ont de tout temps et demeurent toujours le thème de tant d'études?
Pour commencer, je te souhaite la bienvenue au nom de ton peuple en Algérie qui ne peut retenir son émotion de te voir parmi lui. L'Algérie qui fût pour l'éminentissime érudit que tu as été, de longues années durant, à la fois patrie et source d'inspiration et de créativité. C'est, en effet, dans sa terre fertile et sous son ciel inspirateur que naquirent les Prolégomènes qui constituent aujourd'hui un patrimoine civilisationnel arabo-musulman et universel.
L'Algérie est fière de commémorer le sixième centenaire du départ d'un de ses valeureux enfants, figure emblématique de la Nation arabo-musulmane et savant émérite de la pensée universelle. Elle est singulièrement honorée d'organiser ce colloque international consacré à ta pensée et à ton oeuvre O Ibn Khaldoun, avec la participation d'une pléthore de spécialistes et de chercheurs aux talents avérés qui, impressionnés par la pensée khaldounienne, ont apporté leurs valeureuses contributions à la faveur d'efforts scientifiques louables en vue de l'analyser et la faire connaître, dans diverses langues et spécialités, enrichissant et conférant, ainsi, aux études khaldouniennes davantage de profondeur, de clarté et d'apport instructif à l'ensemble de l'Humanité.
Mesdames et Messieurs,
En dépit des grandioses contributions de philosophes, historiens et autres chercheurs, de l'Orient comme de l'Occident, qui illuminèrent, des siècles durant, la pensée khaldounienne, l'illustre personnage d'Ibn Khaldoun suscite toujours intérêt et admiration. L'étendue de ce domaine nous engage aujourd'hui même dans une multitude de voies de réflexion et d'étude. Et à mesure que nous avançons dans l'étude de la pensée fertile d'Ibn Khaldoun, de vastes champs d'anthropologie et de nouveaux trésors inépuisables émergent au grand jour.
Dans cette perspective, je suis intimement convaincu que votre auguste colloque apportera, sans nul doute, de nouveaux éclairages à la pensée et à l'oeuvre d'Ibn Khaldoun, et suscitera de nouvelles interrogations à même de constituer une riche matière de réflexion qui permettra, à son tour, de mieux comprendre et de mieux expliciter la pensée khaldounienne.
Permettez-moi de soulever, en toute modestie et avec l'insigne respect que je voue aux savants, une interrogation qui me paraît être au coeur même de notre présent thème: de quelle manière, et pourquoi un penseur, pourrait-il être un penseur novateur, c'est à dire moderne par rapport aux connaissances du passé et du présent, sachant que la modernité est un concept très relatif? Qu'est-ce qui nous permet d'affirmer, sous un angle rétrospectif, que tel ou tel savant constitue l'un des "liens indissociables", évoqués par le philosophe Gaston Bachelard dans sa description des femmes et des hommes qui font l'histoire des sciences et de la pensée, le long de la marche résolue de l'Humanité vers le progrès?
Il me semble bien qu'Abderrahmane Ben Mohamed Ibn Khaldoun fait bien partie de ces phares qui éclairent la route du savoir à travers les âges. Homme du XIVe siècle, il s'avéra capable de rompre avec les modes de pensée contemporains, ouvrant un avenir dans l'esprit des chercheurs en quête de connaissances qui s'obligent à être nouvelles, sauf à vouloir être mortelles, reléguées dans la poussière des archives, et dans celle plus épaisse, de l'oubli. Moderne en son temps, Ibn Khaldoun reste moderne aujourd'hui. Souvent, la destinée est bienveillante à l'égard des grands hommes. Elle les fait naître à une époque qui n'est pas ordinaire.
Né en 1332 et mort en 1406, Ibn Khaldoun s'est vu offrir la chance de vivre une période de bouleversements propices à la méditation et à la réflexion. En ce XIVe siècle, la Reconquista chrétienne entreprend de mettre un terme au destin d'al-Andalous réduit à la seule gloire de Grenade. A l'autre bout de la terre, l'Orient arabe subit la terrible invasion du Mongol Timûr Lang avant de se soumettre à la puissance ottomane qui, déjà, s'est lancée à l'assaut de l'Europe.
Le grand empire de l'Islam commence à vaciller, renonçant à son rêve d'unité, figeant la pensée qu'il s'était complu à fertiliser. Ibn Tufayl et Ibn Rochd sont morts depuis plus d'un siècle. Le temps s'immobilise, vouant l'esprit des hommes au conservatisme, tarissant la réflexion théologique et dogmatique, neutralisant la controverse juridique, réduisant l'activité scientifique et littéraire. Alors Ibn Khaldoun vint. En ces temps d'incertitudes, cet homme s'engage dans l'histoire et la réflexion sur l'histoire. La réalité pour lui devient lieu d'expérience et champ d'analyse.
Il a la chance d'avoir du génie et personne, pas même lui ni même l'époque dans laquelle il vit et meurt, ne lui enlèveront le droit et le devoir de faire valoir ce génie. Le caractère humain est inné, mais le reste, tout le reste, c'est-à-dire l'essentiel --les études, les efforts de la pensée, l'observation et la curiosité--, tout cela fait la différence entre l'homme du commun, le savant moyen et celui qui est bien décidé à ne pas se contenter de recevoir des idées, celles des autres. Patiemment, avec tout le sérieux qui constitue ce que Nietzsche appelle le "gai savoir", Ibn Khaldoun bâtit, c'est bien le mot, sa propre pensée.
D'abord, comme presque toujours, il se servit des travaux des prédécesseurs. Ibn Khaldoun s'attache à l'étude d'un ouvrage colossal, un ouvrage de méthodologie théologico-philosophique d'al-Râzi. Il le résume et l'approfondit. Il comprend que l'Islam se trouve dans le besoin d'un nouvel effort de connaissance. Mais dans le même temps, Ibn Khaldoun prend conscience des contingences socio-historiques qui pèsent sur l'exercice de la raison. Comment concilier d'une part la relativité de la raison individuelle et historicisée, et de l'autre, l'immanence de la réflexion théologique ? Ibn Khaldoun lit, étudie, questionne. Les idées émergent dans l'esprit de l'homme ouvert à toutes les propositions qui s'offrent à lui.
Prenant appui sur les conclusions de son étude de l'ouvrage d'al-Râzi, Ibn Khaldoun fait naître en lui une réflexion originale qui se fonde sur une adéquation possible des systèmes de la pensée et des structures du réel. Face aux réalités du monde qui sont objectives et diverses, l'esprit se fait critique dans l'analyse des sociétés humaines prises dans les rets fluctuants de l'Histoire qui soumet les civilisations et les empires aux flux et aux reflux de l'évolution et de la régression. Nul effroi, nulle frilosité à l'instant de rompre avec les interprétations anciennes, purement religieuses de l'Histoire.
Ibn Khaldoun sait que sa démarche est nouvelle et il assure ses pas en un temps où partout, dans le monde arabo-musulman aussi bien qu'en Europe, on considère que la loi divine est la norme et le moteur des sociétés humaines. La rupture est jugée nécessaire et raisonnable par celui qui table sur la rigueur de l'observation et de l'analyse, par celui qui veut comprendre le comment et le pourquoi des événements.
Aussi bien la "Mouqaddima" d'Ibn Khaldoun fait-elle apparaître une science nouvelle, une science sui generis dans la mesure où elle a d'abord un champ spécial, un champ qui, parce qu'il est humain, rend nécessaire une approche sans cesse renouvelée.
Ibn Khaldoun s'engage résolument hors des sentiers battus et des certitudes étriquées et dogmatiques. Pour lui désormais, commence l'aventure du savoir. Une aventure solitaire comme de coutume, car la solitude est le lot des découvreurs de génie.
Quand un chercheur rompt avec des habitudes de pensée, il se crée inévitablement des ennemis. A Tunis, où il dispense des cours, Ibn Khaldoun suscite l'hostilité des conservateurs mais aussi, heureusement, l'enthousiasme des étudiants. Quel universitaire ne rêverait d'un si grand honneur ? Celui de déplaire aux hommes chagrinés de voir que le temps passe et emporte les idées, chagrinés d'être en reste tandis que le souffle du renouveau gonfle les voiles d'un navire qui met le cap vers l'inconnu. Qu'importent les difficultés et les épreuves ? La récompense est au bout du chemin et attend les pionniers.
La première démarche d'Ibn Khaldoun est d'ordre épistémologique. Il assigne à l'Histoire une place centrale dans l'organisation du savoir d'où elle était absente. Le réel devient la source unique de l'intelligibilité.
Dans cette perspective nouvelle, le penseur entend saisir la conception d'une science neuve capable d'appréhender les rapports de causalité qui régissent le réel. Aussi bien, l'homme de sciences doit-il se forger de nouveaux outils, des concepts nouveaux sur un territoire qu'il aborde de manière inédite. Pour analyser les dynamiques sociales, il s'arme des notions de 'umran et de asabiya, des notions si solides qu'elles ont fait l'objet, depuis lors, d'études fort érudites.
Le legs théorique est bien là, et il faut bien le comprendre. L'invention de concepts nouveaux et fondateurs d'une discipline n'oblige nullement à la sacralisation qui fige l'avancée des idées et se complaît à l'hommage facile. C'est dans la difficulté qu'Ibn Khaldoun s'est mis à l'épreuve des faits et de l'étude d'une sociabilité naturelle précisément datée. Aujourd'hui, c'est à cette même difficulté que nous nous trouvons confrontés en gageant notre fidélité à l'égard d'un homme de sciences qui nous pousse à aller toujours de l'avant, à avoir de l'audace, celle-là même qui fut la sienne en son temps. Le monde bouge. L'Histoire subit des mutations. Aujourd'hui, comme hier, dans ce XIVème siècle qui fut khaldounien, c'est un devoir identique qui se pose aux hommes de sciences.
Aujourd'hui, à l'heure où, trop légèrement, trop facilement, on a tendance à opposer l'Orient et l'Occident dont les définitions mêmes sont confuses pour servir des desseins pervers, il est bon de rappeler le cheminement d'une oeuvre simplement humaine mais si colossale qu'elle a traversé les frontières, visitant des lieux fréquentés par une élite scientifique qui se moque des faux clivages et des fractures jugées irréversibles.
Sylvestre de Sassi, De Slane, Quatemère, Franz Rosenthal, Gaston Bouthoul, Gilbert Grandguillaume, Vincent Monteil et tant d'autres à Chacun de ces locataires de la cité des sciences a tenu compte d'une manière ou d'une autre, de l'apport de l'ancêtre maghrébin qui cherchait un chemin de vérités possibles, en préconisant l'évaluation des faits passés par analogie avec les faits présents. Avec lui et grâce à lui, la réflexion et la démarche s'objectivent, elles se relativisent et s'actualisent au fil d'un temps humain peu soucieux des clichés réducteurs, rendant nécessaire une large perspective à la mesure de l'Homme et de son Histoire. Selon Ibn Khaldoun, la perception des faits dans leur singularité fait sens dès lors qu'ils sont replacés dans la totalité qui les contient. Voilà bien là une vérité qui peut être validée tant à l'Est qu'à l'Ouest, dans le Nord aussi bien que dans le Sud. La science n'est pas affaire de climat.
Voilà bien une démarche innovante et fertile, tissant un réseau de références multiples entre les événements, tout en respectant leur insertion dans un enchaînement structurel. Voilà bien une méthode qui peut bien renouveler la perception de l'Histoire et en renouveler la lecture. Démarche rationaliste qui semble se détourner de tout recours à un fondement religieux. Voilà bien ce qu'on peut appeler une petite révolution qui marque de manière significative l'évolution de l'esprit d'un homme. Pour autant, l'aspect religieux n'est pas dédaigné. Pas question pour Ibn Khaldoun de retrouver dans l'histoire un plan mystérieux et moyenâgeux qui correspondrait à un grand dessein de Dieu dont il faudrait déchiffrer le contenu et les effets.
Elément du 'umran, la perception de la religion est susceptible d'évolution. Le penseur du XIVème siècle constate ainsi que le sentiment religieux se dénature et se dissout en même temps que se distendent les liens de solidarité de la 'asabiya. Sa doctrine est nouvelle. Elle ne pouvait que heurter le malékisme rigoureux et idéaliste qui règne au Maghreb en son temps. Encore une rupture que l'homme n'hésitera pas à consommer. Il n'y peut rien. Son esprit est en avance sur son temps.
Elevant l'histoire au rang d'une science à part entière, Ibn Khaldoun se devait d'aller jusqu'au bout de cette revendication. Si l'histoire est une science, il lui faut fabriquer et fourbir ses instruments d'analyse. Examen et vérification des faits, investigation des causes qui les ont produits, connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et d'où ils sont nés.
Autant d'étapes qui jalonnent la recherche, imposant au chercheur les armes dont il a un besoin absolu : la rigueur et la discipline. Encore aujourd'hui, et plus que jamais ! à notre époque où les pouvoirs et les institutions se ramifient en tentacules opaques et souterraines, nourrissant le désir de cacher, dévoyer, pervertir la vérité des faits au nom d'intérêts complexes et multiformes.
Soulignant avec force les exigences scientifiques de la connaissance historique, Ibn Khaldoun ne pouvait que s'attendre là aussi, à des réactions négatives.
Prenant la mesure de ses responsabilités, il présente une critique sévère de ses prédécesseurs, il dénonce leurs erreurs, leur ignorance, leur partialité et surtout leur incapacité à soumettre les faits au jugement de la raison. L'homme est raisonnable, raisonnablement arrogant parce qu'il est convaincu d'avoir assuré ses pas sur le territoire de la recherche et de la réflexion.
Exigeant avec les autres, Ibn Khaldoun a été exigeant avec lui-même. Il n'a pas manqué de détracteurs et, conscient des enjeux de la recherche et du savoir, il aurait bien été capable d'accepter les principes d'un débat contradictoire, pour peu que chacun des partenaires en présence accepte une règle qui n'interdit pas la conviction et la passion, pour peu que l'effort et le sérieux soient au rendez-vous de la lumière attendue. Bien des critiques ont été adressées à Ibn Khaldoun. On lui reproche de ne pas s'être lui-même plié aux principes qu'il exigeait des autres dans la "Mouqaddima" au moment d'établir son Histoire universelle.
On a bien pu lui reprocher des défauts que lui-même condamnait chez ses prédécesseurs : simple chronologie des faits, juxtaposition de versions différentes, absence de synthèse Oui ! Sans doute ne peut-on pas éviter de voir là quelques failles. Mais, par-delà l'argument facile qui consisterait à rétorquer que nul n'est infaillible, il conviendrait de s'attarder sur le chapitre que Ibn Khaldoun consacre à l'histoire du Maghreb, une histoire qu'il peut étudier à loisir parce qu'il la vit. Et il le fait bien, malgré l'absence de cette distanciation que d'aucun jugement obligatoire dans la posture scientifique. Chez Ibn Khaldoun, le vécu n'interdit pas la solidité de l'analyse. C'est sans doute une vérité fondamentale et nous la devons à Ibn Khaldoun.
Les oeuvres majeures que sont la "Mouqaddima" et "l'Histoire universelle", interviennent dans la vie d'Ibn Khaldoun à un moment capital de sa vie. Il vient de quitter l'Andalousie, après des désaccords avec la Taifa de Grenade. Il s'établit au Maghreb, et plus précisément à Bejaia, où il devient Premier Ministre et Imam de la Grande Mosquée d'El Qaçaba. Plongé dans les affaires politiques du moment, Ibn Khaldoun devient un acteur qui assume pleinement ses responsabilités. Mais il ne faut pas croire que la prise en charge immédiate du réel l'ait privé de ses facultés de réflexion et d'analyse. L'immersion dans la réalité n'a pas interdit chez lui le maintien au-dessus de la mêlée, de l'esprit critique.
Le phénomène est rare et mérite d'autant plus d'être signalé, que les spécialistes s'accordent à dire que l'historien n'a jamais été au mieux de son savoir-faire et de ses compétences, quand il rédige son chapitre sur le Maghreb dans son "Histoire universelle". Ibn Khaldoun passa des années en Algérie entre Bejaia, Tlemcen, visitant Tébessa, M'sila et Biskra où il se consacra sept ans durant à la recherche scientifique en prévision de son grand projet qu'il devait réaliser plus tard et qu'il continua à mener dans l'enceinte d'Abi Médiane à Tlemcen où il a enseigné.
Fort d'une longue expérience riche en voyages et en événements politiques auxquels il assista en tant qu'acteur et observateur, en Algérie, en Tunisie, au Maroc et en Andalousie, Ibn Khaldoun se consacra à la science et à l'écriture. En compagnie de sa famille (sa femme étant native de Constantine), il gagna Qalaât Ibn Salama à (Frenda) près de Tiaret où il passa quatre années de rude labeur (780-776 de l'hégire) couronnées par la parution du premier tome de son volumineux ouvrage "L'histoire universelle" et de sa célèbre "Mouqaddima" rédigée en cinq mois seulement.
Après cette brillante réalisation scientifique, Ibn Khaldoun quitta l'Algérie en 780 vers la Tunisie pour y rester jusqu'à 784 de l'hégire après 52 années passées entre le Maghreb et l'Andalousie avant de rejoindre l'Égypte où il rendra l'âme. Ce sont les années algériennes qui fixent pour longtemps une vision globale du Maghreb, son entrée en décadence, les caractéristiques spécifiques des sociétés urbaines et rurales. La vision est pointue et immédiate. Elle porte la marque de son temps tout en marquant durablement une réflexion générale sur l'Histoire, dans la mesure où pour la première fois, on rompt avec l'illusion qui consiste à croire que l'individu serait la base réelle de la société.
La réalité impose la représentation des structures et des groupes qui la composent. De la même manière, le vécu algérien a permis à Ibn Khaldoun de rompre avec la conception du politique qui obéirait à une forme de contrat ou d'association entre les hommes.
Dorénavant, à la suite d'Ibn Khaldoun, peut-être faudra-t-il se familiariser avec l'idée du politique qui serait une sorte de réalité "naturelle", caractérisée par la domination d'un groupe sur la société. Le chapitre sur le Maghreb est assurément le plus réussi de "l'Histoire universelle", parce que c'est là que l'historien se sent le plus à l'aise, dans un champ d'investigation familier. Pour autant s'est-il laissé aller à la facilité et à la complaisance ? Certainement non ! Et cette réponse négative apporte une preuve supplémentaire de la modernité d'Ibn Khaldoun. Car aujourd'hui, qu'attend-on d'un chercheur ? Attend-on du savant qu'il ne soit qu'un esprit et des mains froides appliquées à l'étude et l'expérimentation sous la lumière cadavérique des néons de laboratoire ?
J'ai, pour ma part, l'intime conviction que la subjectivité n'est pas rédhibitoire dans le domaine des sciences, surtout quand les sciences sont celles qui travaillent sur l'homme. Science objective, l'histoire est aussi science humaine. Et l'homme qui s'y efforce de trouver un chemin vers des possibles vérités, ne saurait échapper à sa condition. C'est ce qu'Ibn Khaldoun fait en s'attaquant à l'histoire universelle. C'est ce qu'il prouve en réussissant entre tous, son exposé sur l'histoire du Maghreb. Le lieu de l'expérience privilégié peut être celui-là même où l'on ressent le plus de confort pour réaliser une performance.
C'est justement parce que le terrain est connu, que le savant y est constamment sur ses gardes, qu'il se garde bien de ce qui risque de l'exclure à tout moment du champ de ses investigations. Les principes méthodologiques exposés dans la "Mouqaddima" veillaient. La "Mouqaddima" était la procédure de contrôle qui surveillait l'historien au mieux de ses intérêts au moment d'aborder le rivage connu du Maghreb dans l'Histoire universelle. Science objective, l'histoire est aussi une matière humaine. Ibn Khaldoun le prouve en adoptant une démarche inédite dans une oeuvre capitale. Et c'est en cela que l'apport d'Ibn Khaldoun est encore aujourd'hui valide et vivace.
Car aujourd'hui encore, la saisie de l'histoire qui se veut une "vraie" science, ne saurait échapper à une forme de subjectivité qui est à même de nous faire appréhender la complexité du réel dans la multiplication des points de vue. Aucun chercheur, quel que soit son domaine d'étude, ne saurait prétendre détenir une vérité unique. Et l'apport majeur d'Ibn Khaldoun est peut-être celui qui tend à rendre incontournable la question de la méthode et de la rigueur.
La postérité retiendra d'Ibn Khaldoun la posture d'un homme solitaire. La solitude va bien aux savants et aux génies.
Découvert par l'Europe au XIXème siècle, Ibn Khaldoun fit l'objet d'une obsessionnelle comparaison avec Machiavel, Vico, Montesquieu, Comte, Hegel et Marx. Mais un compagnonnage, si illustre soit-il, ne saurait nous satisfaire. Récupération, manipulation sont toujours à craindre quand on commence à craindre une géniale solitude. Ibn Khaldoun dont les oeuvres ont été traduites dans la plupart des langues du monde dont le japonais et le chinois est un exemple qui montre de manière évidente que si les conditions de créativité scientifique sont constamment définies par un contexte civilisateur précis, la connaissance scientifique et technique constitue une partie du patrimoine civilisateur qui facilite son transfert vers d'autres civilisations.
Sans l'apport des philosophes, mathématiciens, physiciens, médecins, architectes et autres qui se sont abreuvés de la civilisation arabo-islamique, il n'aurait pas été possible d'imaginer la survenue de l'extraordinaire marche européenne enclenchée lentement un siècle après et bouleversant l'univers avec quatre siècles d'inventions Nous ne pouvons confiner Ibn Khaldoun dans son génie propre ni même dans son siècle. Il doit être perçu comme le dernier maillon- ayant plus d'impact que d'autres car devançant son temps- de l'aventure de l'esprit scientifique dans la maison de l'Islam, avant sa renaissance au XIX siècle dans des circonstances totalement différentes.
Il ne serait en aucune manière, juste ni judicieux, de limiter l'apport de la civilisation arabo-musulmane, partant d'un attachement identitaire têtu mu par une vaine nostalgie et un égoïsme futile, uniquement aux inventions et découvertes réalisées sous son aile. L'essor de la civilisation arabo-musulmane est pareil à celui de la civilisation de l'Europe qui a commencé à faire ses premiers pas au XIV siècle. Il n'est ni ex-nihilo ni le fruit d'un patrimoine propre unique. Le bond réalisé par la civilisation arabo-musulmane a coïncidé avec une soif universelle pour la science qui a traversé les époques et les lieux, de la Grèce et Rome antiques jusqu'à la Chine et l'Inde en quête des sciences cumulées et parfois oubliées. Les grands savants arabo-musulmans ne se sont pas contentés de contribuer au développement des connaissances scientifiques par les découvertes personnelles auxquelles ils sont arrivés. Ils ont traduit les sciences de la Grèce, de Rome, de la Perse, des peuples du Moyen-Orient, de l'Inde et de la Chine en les reformulant et en les synthétisant selon les nouvelles règles de la connaissance.
Les pionniers de la pensée libre en Occident trouveront dans les livres de ces derniers, beaucoup plus que des connaissances nouvelles. Ils découvriront un inventaire actualisé et développé de la connaissance scientifique universelle dans sa diversité géographique et sa profondeur historique. Les savants arabo- musulmans n'étaient pas de simples inventeurs, ils transmettaient le patrimoine universel de l'époque.
Six siècles après cette ère, nous vivons, me semble-t-il, une situation identique mais contraire. Si la fin du XIVe siècle a été marquée par un fossé entre les deux rives de la méditerranée, la fin du XXe siècle enregistre un deuxième fossé au niveau méditerranéen mais également au niveau du monde. Ibn Khaldoun est le témoin du déclin de la civilisation arabo-musulmane, du moins dans la partie occidentale du bassin méditerranéen, à travers les siècles à des cadences et sous des formes diverses.
Ce processus se poursuivra jusqu'à atteindre son paroxysme avec la domination de la grande partie du monde arabo-musulman par les forces coloniales européennes. Toutefois, la civilisation arabo-musulmane avec ses grandes lignes ne disparaîtra pas. Elle trouvera la force nécessaire pour se libérer de la domination coloniale et entame un mouvement de redressement basée essentiellement sur la vulgarisation rapide et intensif, même si elle est parfois insuffisante, des sciences et des technologies acquises en côtoyant l'Europe et l'Occident de manière générale. Cette modernisation scientifique et technologique des pays arabo-musulmans sud méditerranéens n'est ni une atteinte aux valeurs civilisationnelles de l'Islam ni une hostilité envers l'occident, mais un simple rééquilibrage réussi des relations entre les deux rives sur la base d'une infrastructure technique et scientifique commune à deux civilisations interdépendantes capables d'enfanter une Andalousie nouvelle.
Il serait dérisoire d'entretenir la nostalgie de la prospérité de l'empire unifié, tout comme il serait insensé de vouloir raviver l'idée de la mare nostrum. Rien n'a pu empêcher la propagation des techniques et des sciences "islamiques" dans l'Europe du XIV siècle et son déclin dans le monde arabo-musulman. Rien ne peut empêcher la propagation des techniques et des sciences "européennes" ou "occidentales" dans le monde arabo-musulman au XXI siècle et la poursuite de leur évolution en Occident car ces techniques et ces sciences ne sont, en terme d'exclusivité, ni "musulmanes" ni "occidentales". C'est un patrimoine universel commun auquel contribue, à telle ou telle époque, une civilisation donnée de manière plus ou moins importante.
Rendons hommage à Ibn Khaldoun de la meilleure manière qui soit, celle qui sans doute, l'aurait réjoui : soyons audacieux pour éviter la décadence d'un temps qu'il a connu et qui ne l'a pas empêché, bien au contraire, de se lancer à l'assaut d'une réflexion dont l'ampleur est incommensurable. Rendons hommage à l'audace d'un savoir que la décadence du temps et de l'histoire ne saurait chagriner. Dénions à la décadence de l'histoire des hommes le droit d'atteindre les rivages bienheureux de la cité des sciences dont Ibn Khaldoun est des plus ardents bâtisseurs. Construite pierre après pierre, dans l'épreuve et la complexité, cette cité est la plus sûre maison de l'homme. Elle ne sera pas destinée à l'anéantissement tant que des hommes tels Ibn Khaldoun au XIVème siècle, et vous mêmes, homme de sciences du XXIème siècle, veilleront sur le meilleur de l'homme et sur l'avenir du monde.
Honorable assistance,
L'esprit khaldounien constitue un précieux legs scientifique, non seulement parce que l'homme y analyse en profondeur la structure de la société arabo-musulmane et y élucide ses moindres mystères, secrets et contradictions à une époque critique de son histoire, mais aussi parce qu'il reflète, avec la même profondeur et la même force, des aspects importants de notre réalité arabo-musulmane.
Permettez-moi de m'interroger haut et fort avec vous. L'histoire d'Ibn Khaldoun a-t-elle vraiment pris fin avec la fin de son époque ? Ses analyses et visions sont-elles encore utiles pour une meilleure compréhension de nombreux aspects de notre réalité ? Les questionnements et recherches d'Ibn Khaldoun s'inscrivent au centre des préoccupations de la pensée arabe contemporaine. La Mouqaddima est, par excellence, la référence que nous nous devons de consulter en permanence pour mieux comprendre notre histoire et notre civilisation et l'impact de notre passé sur notre présent. Une lecture qui nous aiderait à appréhender notre réalité et développer les visions et outils nécessaires à même d'opérer le changement pour atteindre l'essor escompté.
Ibn Khaldoun est à lui seul un immense trésor enfoui dans les profondeurs de cette nation. Il s'agit de le revisiter et d'en exploiter la pensée et la méthodologie. Tel est le grand projet que nous proposons et entreprenons de mener pour renouer avec notre âge d'or et ressusciter notre identité, convaincus que nous sommes, que notre nation a de tout temps enfanté des génies et que le progrès et la gloire sont l'oeuvre d'hommes et de femmes à la détermination inébranlable et à l'esprit prompt et volontaire. Ibn Khaldoun disait en substance : "J'ai sorti mon esprit de sa léthargie et je l'ai libéré de ses troubles. J'ai ainsi conçu une méthodologie inédite à travers laquelle je t'explique cher lecteur la nature et les raisons des choses et des évènements pour te permettre, à ton tour, de libérer ton esprit de l'imitation aveugle et de la dépendance et de mieux appréhender la vérité des évènements passés pour pouvoir prévoir les évènements futurs".
Les idées d'Ibn Khaldoun ne sont-elles pas l'expression par excellence de nos préoccupations présentes? Ne sont-elles pas une invitation renouvelée à l'esprit pour se révolter, à la raison pour se raviver et à la personnalité pour innover et se libérer des séquelles du sous-développement, de l'inertie et de la dépendance dans une quête programmée et étudiée de la civilisation universelle escomptée. Permettez-moi enfin de terminer mon intervention sur une citation du grand penseur algérien Malek Bennabi qui a marché sur les traces d'Ibn Khaldoun et s'est inspiré de ses idées : "Nous avons besoin aujourd'hui d'élever notre niveau à celui de la civilisation et que le monde civilisé se hisse au rang universel".
Merci de votre attention.