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M. Abdelaziz Bouteflika
Le Président de la République a rendu hommage au défunt pour ses valeurs et ses qualités affirmant qu’il est de «ces hommes qui ont laissé leurs empreintes dans l’histoire politique et culturelle de l’Algérie».
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"Excellences,
A contrario, les nations dont l’histoire s’est étiolée sont celles qui ont coupé tout lien avec leurs penseurs et ulémas, et les ont jetés dans les méandres de l’oubli quand bien même leur savoir et leurs œuvres sont éternels. L’histoire célèbre, à travers les hommes de guerre et leurs exploits, les penseurs qui étaient derrière eux et les soutenaient car l’épée n’est que l’outil qui permet la réalisation de l’objectif autrement il n’aurait servi qu’à l’effusion de sang et à la destruction. Si nous glorifions nos penseurs, ce n’est pas seulement pour les services rendus à la patrie et les vertus qu’ils véhiculaient mais aussi pour témoigner de notre reconnaissance de leurs nobles missions en faveur de la promotion de leurs peuples et notre attachement à la poursuite de leur parcours. Cette attention reflète, en outre l’intérêt que nous accordons au développement de notre patrie et à la promotion de notre société, et à la valorisation de la relation entre l’être humain et sa patrie car si les patries enfantent les hommes, elles ne se développent et ne prospèrent que par eux. L’Algérie
compte des hommes que nous nous devons de célébrer non seulement par
la commémoration de leur souvenir mais en nous penchant sur leurs œuvres,
pour en tirer ce dont nous avons grand besoin aujourd’hui. Mouloud s’est abreuvé de la culture livresque grâce à un potentiel mnémonique inouï et une ambition passionnée. En apprenant le Coran, il acquit, à travers la psalmodie, la truculence de la langue et en étudiant les principes du Fiqh, il acquit la maîtrise de l’enseignement des écoles et des Zaouïas. A l’instar de ses contemporains, il partit à la conquête des grandes citadelles du savoir à Tunis et au Caire, où il fut le disciple de cheikhs et érudits de renom à l’apogée de la renaissance arabe. Après avoir obtenu une licence en philosophie de l’université du Caire, il regagna la Sorbonne à Paris où il découvrira d’autres horizons du savoir où il enrichit ses connaissances par les méthodologies d’enseignement modernes et la dialectique intellectuelle entre les différentes écoles européennes, notamment les écoles allemandes de la philosophie rationnelle et ses ténors Fichte, Hegel, Kant et bien d’autres. L’intérêt qu’il portait aux œuvres de ces philosophes, sur la nation allemande, ses anciennes gloires et sa nécessaire renaissance, n’a eu de cesse de grandir au point de produire des écrits prolifiques sur Fichte qu’il voulait traiter en thèse de doctorat, avant d’y renoncer, en raison, apparemment du déclenchement de la Révolution de libération nationale qu’il rejoint très tôt puis des responsabilités et des missions importantes qu’il a eues à assumer. En effet, il a été représentant du Front de Libération Nationale, puis du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne dans la plupart des capitales européennes ou il avait vécu, notamment en Suède et en Allemagne. Il s’intégra dans leurs sociétés où il étudia les langues, les arts et les cultures, et fut impressionné par l’intérêt qu’elles portaient au travail sérieux et assidu et à la production intellectuelle et matérielle. Nos chemins se sont croisés maintes fois sur la voie de l’édification de l’Algérie indépendante lorsqu’il était haut fonctionnaire au ministère des affaires étrangères et cadre à la Présidence de la République, avant de devenir ministre des affaires religieuses et des wakfs où il a accompli d’importantes réalisations au service du système éducatif et de la culture en général. Longtemps à la tête de ce département, il a initié notamment les colloques annuels de la pensée islamique et la revue Assala (authenticité). Il a introduit également des réformes dans l’administration et a été l’initiateur des instituts islamiques dans les grandes villes du pays. Consciencieux, il assumait ses responsabilités avec la rigueur et la fermeté qui se confondaient avec son personnage; ce qui a conféré à ses réalisations un caractère particulièrement sérieux. Il s’est attelé à l’édition des travaux de ces colloques internationaux dans des ouvrages, véritables corpus aujourd’hui, tant pour la réflexion que la référence quand il s’agit des questions inhérentes à l’Islam en tant que pensée, civilisation, jurisprudence et culte... etc. Il a veillé également à la traduction de ces corpus vers la langue française au grand bonheur de larges communautés intellectuelles et estudiantines. La revue Assala traita toutes les dimensions de cette pensée qu’elle a véhiculée à de larges pans de lecteurs. Les colloques de la pensée islamique revêtirent alors une dimension internationale au point de devenir un pôle d’attraction des érudits de tous les continents. Mouloud
Kacem accordait également un intérêt particulier au message de la
mosquée et à son rôle civilisationnel et éducatif dans la société,
il s’attela à l’amélioration du contenu des prêches du vendredi
en vue de propager la culture islamique en tant qu’outil de développement
et de mobilisation de la société entière pour lui permettre de
comprendre sa religion, promouvoir ses valeurs et ses idéaux, propager
la paix et le bien et s’imprégner des vertus de la tolérance et de
l’entraide. Il œuvra à l’ancrage de la conviction que ces prêches
ne devaient pas constituer une tribune pour propager le fanatisme et
l’extrémisme, ou répandre la discorde et attiser les rancœurs ni
pour pervertir les vérités et exploiter la religion à des desseins
profanes ou à des fins politiques et autres considérations d’ici
bas. il
se chargea d’officialiser la profession d’enseignant d’écoles
coraniques, longtemps marginalisée, en lui assurant le statut de salarié
et en organisant, au profit des enseignants, des cycles de formation en
créant même des centres de formation dans différentes régions du
pays. “Il
a écrit de nombreux ouvrages tels que : Il a également écrit plusieurs articles de presse parus dans la revue Assala et autres journaux. En somme, le défunt avait une culture encyclopédique, et une passion pour la lecture au point d’avoir une bibliothèque personnelle très riche en ouvrages anciens et nouveaux. Ses pensées, cristallisées dans ses écrits et ses déclarations, conciliaient authenticité et modernité qu’il estimait indissociables. Son credo était : "l’homme doit vivre en adéquation avec son époque, tout en demeurant attaché à ses valeurs intrinsèques".Authenticité rimait, pour lui, avec attachement à la foi, vertus et civilisation, en tant que legs de notre patrimoine et de notre histoire, et garante de notre identité grâce à laquelle la société a pu résister au colonialisme. L’authenticité était pour lui le contraire de la sclérose et du marasme, voire l’acceptation du renouveau, du développement et l’adaptation à l’époque que nous vivons. Il était, que Dieu ait son âme, sensible aux idées de Djamel Eddine El-Afghani et l’école de la renaissance contemporaine. Il citait souvent le verset coranique: "En vérité, Allah ne modifie point l’état d’un peuple, tant que les individus ne modifient pas ce qui est en eux" (Sourate ar-Rad, verset 11). "Ce même verset que son ami l’érudit Malek Bennabi, que Dieu ait son âme, expliquait et analysait, en langues arabe et française, lors des salons de discussions qu’il organisait tous les samedis et dimanches à son domicile. Il se referait souvent à ce verset car il avait la profonde conviction que les difficultés ne sont vaincues et les miracles qui changent le destin des peuples réalisés que par les hommes et les femmes de notre peuple, armés de la détermination de concrétiser leurs aspirations, tant personnelles que nationales, en retroussant leurs manches et en comptant sur eux-mêmes. Témoin
de son siècle, il a constaté de visu les efforts déployés par les
allemands pour la reconstruction de leur pays après sa défaite à la
deuxième guerre mondiale au point d’avoir acquis la certitude que le
travail assidu est la clé pour vaincre les difficultés et relever les
défis. Cette conviction l’a amené à affirmer que le peuple allemand
nous a devancés dans la compréhension du message coranique voire son
application, il se référait notamment au verset : "Et dis: œuvrez,
car Allah, va voir votre œuvre ainsi que son Prophète et les
croyants". Il s’intéressa autant à la langue arabe qu’à sa littérature, qu’il considérait comme symbole de l’existence même de la nation et secret de son unité, sa perdition était, pour lui, synonyme de la désagrégation de la nation tout entière. Aussi, veilla-t-il à sa préservation et sa consolidation par tous les moyens : désigné à la tête du Conseil Supérieur de la Langue Arabe, il balisa le terrain à l’émergence de l’Académie et l’Université Islamiques. Et voila qu’aujourd’hui, Alger abrite l’Académie de la Langue Arabe et le Conseil Supérieur de la Langue Arabe, et Constantine l’université islamique l’Émir Abdelkader des sciences islamiques. Cela étant, il n’a guère négligé les langues étrangères dont il encourageait l’apprentissage car elles ouvrent des portes sur le monde et favorisent le dialogue entre les cultures et les civilisations. L’on peut, à mon avis, compter le défunt parmi ceux cités dans le Verset 23 de la Sourate des Coalisés : "Il est des hommes parmi les croyants qui ont tenu leur engagement envers Allah. Certains d’entre eux ont accompli leur destin. D’autres attendent (leur tour). Ils n’ont jamais varié (dans leur attitude ni leurs convictions)". Le regretté Mouloud Kacem Naït Belkacem était un homme de principes et de positions. Il avait des qualités rarement réunies en un seul homme. Il était connu pour sa fermeté, son courage, sa culture et sa loyauté à la patrie et aux amis. Ses qualités, ô combien nombreuses, seront certainement évoquées de manière exhaustive par les chercheurs et les spécialistes lors de ce colloque. Permettez-moi maintenant chers frères, même si je sais que, dans mon intervention, je ne vous apporte rien de nouveau sur Si Mouloud, de le remémorer avec vous au travers de quelques anecdotes, qui me viennent à l’esprit, pour dire toute l’affection et l’amitié que j’ai pour lui."Permettez-moi, en cet hommage qui lui est rendu, de l’interpeller en ami et comment ne pas l’évoquer en tant que tel, moi qui t’ai bien connu cher ami après l’indépendance. Tu as côtoyé tous les dirigeants de la révolution et les personnalités algériennes, soient-ils gouvernants ou opposants. Ami de tous, tu veillais à ne prendre aucun parti, optant souvent pour la réserve, tu écoutais tout le monde sans préférence et tu n’intervenais que pertinemment.- En dépit de ton calme apparent et de ton sourire éternel, expression d’un sens très fin de l’humour, tu étais, et je l’atteste, farouchement attaché à tes idées et inflexible dans tes positions. Les
traits de ton visage se crispaient lors des débats et autres échanges
oratoires mais sans jamais offenser personne. Tel un souverain du haut
de son trône, tu restais, dans tous les cas de figure, noble car fort
de tes certitudes et convictions que tu étayais par des preuves indéniables
et argumentais par des références solides. Cependant, fidèle à toi-même, tu as toujours été au rendez-vous, lorsque tu étais sollicité pour une contribution sur un quelconque sujet. Quotidiennement, sur le chemin de retour du bureau au domicile, tu portais une lourde pile de journaux d’expression arabophone, francophone, anglophone, germanique et même suédoise, et je m’interroge encore où tu puisais, chaque jour sans lassitude, cette force pour prendre à bras le corps toutes les misères du monde relatées à travers tant d’informations tristes et accablantes, comme si, tel Jésus sur le chemin de croix, tu portais sur toi les souffrances de l’humanité. Tu étais entouré d’un petit cercle d’amis dont tu appréciais la compagnie mais la plupart t’ont rejoint auprès de l’Éternel comme Mohamed Chérif Salhi, le Dr Azouz El Khaldi et Malek Bennabi. Te rappelles-tu Mouloud, ce jour où nous nous sommes retrouvés au sud du Yémen et où nous avons rencontré des frères de Hadramaout parlant un dialecte qui nous a ébahis l’un comme l’autre. Et, interloqué, tu disais : "je comprends leurs propos, j’ai saisi tout ce qu’ils ont dit mais je ne saurais dire si c’est grâce à la grande connaissance de la langue arabe, dont Dieu m’as gratifié, ou à ma parfaite maîtrise du tamazight comme tu le sais"."Te souviens-tu, cher Mouloud, ce soir lorsque nous étions à ÉLAGUERA au Sahara Occidental, tout près de Nouadhibou en Mauritanie. Tourmenté par l’identité des Sahraouis, tu demandais à ce vieil homme propriétaire d’un magasin, êtes-vous originaires du Maroc ou de la Mauritanie? Il répondit alors, sans hésitation aucune, comme s’il s’attendait à la question : ni de l’un ni de l’autre, nous sommes de Ouled Delim de la péninsule arabique. Avide de savoir que tu étais, tu posais des questions dont la précision en embarrassait parfois plus d’un. Te souviens-tu lorsque nous étions à Hanoi, alors que le général VO Nguyên Giap expliquait, sur une carte, à la délégation algérienne, le déroulement de la bataille de Diem Bien Phu, puis, hésitant, il lança, un tant soit peu gêné, en désignant une plaine : "Chers frères, nous avons tant enduré sur cette plaine face aux résistants". Il observa ensuite un long silence qui traduisait cette vertu des asiatiques qui consiste a estimer les hommes à leur juste valeur, même en cas de conflit voire de guerre."Tu lui avais demandé alors : "Pourquoi la résistance était-elle si cruelle ?". Et si seulement tu pouvais ne pas soulever une telle interrogation pour qu’il ne te réponde pas. Il se retourna vers toi, avec, sur le visage, un large sourire qui trompait une certaine amertume et dit : "Parce que les soldats étaient des Maghrébins, mon ami". Il voulait dire bien sûr qu’ils étaient Algériens. "Que de fois, cher frère, tu nous as surpris. Nous apprenions tant de choses grâce à tes questions ô combien précises. Ton avidité de savoir ne trouvait satisfaction que dans l’étendue de la science, et tu étais conscient que Seul Dieu Le Tout-puissant détient le savoir absolu. Je te vois encore au Comité Central du glorieux parti, dénoncer, à partir de ton siège, les dérives et les manœuvres malsaines d’où qu’elles provenaient. Tu ne cessais de nous avertir et de nous mettre en garde. Des mises en garde qui étaient presque des présages. Ce que tu avais prédit, comme par inspiration divine, n’est-il pas finalement une fatalité. Ton nationalisme ardent, ton amour et ta maîtrise de la langue arabe, t’ont amené à mettre à nu les visées et les desseins, et à les critiquer sans euphémisme, toléré par tant de termes conventionnels dont foisonnent tous les dictionnaires. Tu rejetais ces termes auxquels tu en substituais d’autres qui traduisent les faits et la réalité, pour dévoiler au grand jour les véritables objectifs. Tu n’as jamais accepté les mots dénaturés délibérément de leur portée et leur sens, par le colonialisme. Tu as tenu alors à remplacer le terme colonisation par dévastation et c’était là le mot propre, car cette colonisation n’était en fait qu’une vile entreprise de destruction. Ce terme fut largement usité par ceux qui refusent les mots détournés de leur sens. Et tu avais bien raison car tu as su transmettre le message aux générations futures."Cher ami, mon intérêt pour toi était plus grand que tu ne pouvais croire. Je suivais tes nouvelles auprès d’amis sincères qui étaient tes compagnons dans ton village éloigné et de ceux qui avaient étudié avec toi à Tunis et au Caire. Nous t’évoquions souvent et ils me narraient alors tes qualités. Un de tes adeptes et qui est également un de mes plus proches amis, m’a raconté ta révolte contre l’étranger encore enfant dans ton village. Il m’a raconté tes séjours répétés dans la prison d’Akbou pour avoir crié haut ton amour pour ta patrie et pour avoir exhorté tes pairs, à l’école, à ne pas porter les couleurs de l’occupant. Des drapeaux que vous étiez contraints de lever dans les fêtes nationales. Il m’a raconté comment tu affichais ton adhésion au mouvement national au grand dam des autorités coloniales qui t’infligèrent le plus rigoureux des contrôles dans tes déplacements voire même dans tes haltes, mesure qui ne concernait que les grands leaders. Et cet autre incident avec un enseignant d’histoire au Caire auquel tu racontais les affres coloniaux subis par ton pays et comment le colonialisme a tenté, par tous les moyens d’aliénation, d’annihiler son identité et son histoire. Cet enseignant auquel tu avais montré ton passeport pour prouver tes dires t’avait répondu à ta grande surprise :"tu as le passeport et la nationalité française, quelle chance". Une telle réponse t’indigna d’autant plus qu’elle émanait d’un enseignant d’histoire. Ta fureur fut telle que tu étais prêt à le battre s’il ne s’était pas éclipsé. Pendant des années tu n’as pas adressé la parole à cet enseignant, pourtant si avenant. Cet ami m’a longtemps parlé de ton parcours sain et vertueux. Contrairement à tes compagnons qui succombèrent à quelques douces folies de la jeunesse, toute ta vie fut dévouement et abnégation. Mouloud, cher frère, subsiste-t-il encore au fond de toi le moindre souci maintenant que tu constates les changements survenus dans ton cher pays ? Te poses-tu encore des questions dont tu attends inlassablement les réponses ? Es-tu heureux de voir que ton pays se réconcilie, qu’il resserre ses rangs et qu’il s’applique à conjuguer ses efforts pour amorcer son développement global, retardé des années durant par les affres du terrorisme? Ou peut-être qu’au terme de toutes ces années de tourmente de telles questions n’effleurent plus ton esprit qui a enfin trouvé le repos éternel. Puisse Dieu Le Tout-puissant accorder sa sainte miséricorde à notre grand regretté Mouloud Kacem et l’accueillir en son vaste Paradis parmi les fidèles et les sincères. Traduction APS |