CONFÉRENCE SUR "LE DIALOGUE ENTRE LES CIVILISATIONS:

UN FACTEUR DE PAIX ET DE PROGRÈS POUR L'HUMANITÉ"

 DISCOURS

(Paris, mardi 05 avril 2005)

 

Excellence Monsieur Seyyed Mohamed Khatami, Président de la République islamique d'Iran,

Monsieur Koichiro Matsuura, Directeur général de l'UNESCO,

Excellences,

 

Mesdames, Messieurs,

 

Il me plaît tout d'abord, de remercier le Directeur général de l'UNESCO, M. Koichiro Matsuura, pour l'aimable invitation qu'il m'a adressée, de me joindre à vous, dans ce temple des sciences et de la culture qui, par essence, a vocation à l'universalité.

 

J'ai plaisir aussi à saluer, dans la capitale de la spécificité culturelle, les éminentes personnalités ici présentes, dont le nombre et la qualité sont le meilleur gage du succès de notre rencontre d'aujourd'hui, qui se propose de poursuivre l'heureuse entreprise du dialogue entre les civilisations.

 

Comment enfin, ne pas me réjouir lorsque je sais que c'est dans l'Acte constitutif de l'UNESCO, qu'est inscrite l'édification des défenses de la paix dans l'esprit des hommes, pour barrer la route à la guerre. Une belle expression, judicieusement empruntée par votre prestigieuse institution à la poétesse chilienne Gabriela Mistral, prix Nobel de littérature, la fameuse expression qui dit: "bâtir les défenses de la paix dans l'esprit de l'homme".

 

Si, j'ai le bonheur d'être parmi vous aujourd'hui, c'est également pour  ajouter ma voix à celles des hommes et des femmes, qui croient profondément en un avenir moins incertain pour notre monde. Cela est possible. Et c'est un tel possible, qui berce nos cœurs et anime nos esprits, qui nous pousse à faire ce geste, à faire ce pas pour mieux connaître l'autre, pour se comprendre les uns les autres, et œuvrer, tous ensemble, avec nos différences, à la paix et au bonheur du genre humain.

 

Je suis de ceux qui croient aussi que la religion, dimension hautement spirituelle des civilisations, est lumière, et que c'est l'ignorance des hommes qui la transforme en ténèbres. Elle est par essence, paix, pardon, amour et tolérance, mais la bêtise humaine la transforme en guerres, en haine et en exclusion. Cette malheureuse prédisposition humaine n'est pas le propre d'une religion ou d'un peuple. L'histoire de l'humanité est riche d'exemples dans ce sens.

 

Cela, mon frère, le Président Mohamed Khatami l'a admirablement  exprimé, il y a déjà plusieurs années. Son initiative qui tend, dans sa finalité, à jeter des ponts entre les cultures et les civilisations, pour que les hommes se respectent et vivent ensemble, avec leurs différences, a été féconde.

 

Notre rencontre d'aujourd'hui avec des personnalités politiques, du  monde des arts et de la culture, d'une œcuménique représentation de la foi, porte un beau témoignage de l'avancée de ces idées positives, qui éclairent chaque jour les esprits et les cœurs.

 

Elles se feront d'autant plus un devoir de persévérer dans leur quête de paix, que l'une des plus nobles voix du XXème siècle vient de s'éteindre. Porte flambeau du dialogue entre toutes les religions, sa Sainteté le Pape Jean Paul II n'a ménagé aucun effort pour éviter le pire à une humanité harcelée de sollicitations déstabilisatrice, et bientôt désemparée.

 

Puisse la félicité éternelle qu'il vient de rejoindre continuer à nous  inspirer quotidiennement dans nos intentions et nos actes, et nous rappeler sans cesse, que -dans ce bas monde- le meilleur comme le pire, tout est vanité. 

 

Excellences,

Mesdames et Messieurs,

 

Nous voici donc une fois de plus réunis pour aborder un thème exaltant et inquiétant.

 

Thème exaltant, pour le musulman que je suis, car ce dialogue, dont la réalité est irréfragable, témoigne de l'unité différentielle du genre humain, attestée aussi bien par les travaux de l'anthropologie, que par le livre fondateur de ma civilisation: le Coran.

 

Le dialogue des civilisations est l'un des moteurs du progrès. Il permet la diffusion des innovations produites dans le cadre de chacune d'entre-elles. Il est un vecteur de perfectibilité du genre humain dans son ensemble, du travail toujours inachevé d'humanisation de l'homme, de ce qu'il est convenu d'appeler la Civilisation.

 

Thème inquiétant, pour l'homme politique que je suis, car l'insistance sur le dialogue des civilisations, au cours des dernières années, n'est pas innocente. Je crains qu'elle ne signifie pas tant le passage à un stade supérieur de dialogue, effectif et multiforme entre les diverses civilisations de la planète, qu'à une attitude de résistance intellectuelle et politique, à la montée en puissance d'un discours, et de pratiques qui tendent à accréditer la thèse d'un conflit, d'un choc, d'un "clash", entre la civilisation occidentale et d'autres civilisations, en particulier la civilisation musulmane. L'idée d'une confrontation généralisée, inévitable entre les civilisations occidentale et musulmane, posée comme deux entités imperméables l'une à l'autre, et fondamentalement ennemies, est une idée récente -vous le savez bien- qui a connu sa première conceptualisation au début des années 90 par l'universitaire américain Samuel Huntington.

 

Son livre: Le choc des civilisations, aurait pu ne rester qu'un simple exercice intellectuel. Sa fragilité conceptuelle et méthodologique aurait  alimenté quelques débats, avant qu'il ne soit renvoyé à "la critique rongeuse des souris". Les choses ne se sont pas passées ainsi. L'idée d'un choc inévitable entre civilisation occidentale, et civilisation musulmane est devenue un véritable "air du temps", au sens strict d'une idéologie, à la fois prégnante et mystificatrice, formatant des secteurs de plus en plus importants de l'opinion publique occidentale. Elle a malheureusement trouvé un écho en terre d'islam, auprès de groupuscules qui, en pratiquant le terrorisme contre des populations civiles, occidentales aussi, donnent une impression de réalité à la menace du "péril vert, brandie par les idéologues de l'Apocalypse.

 

Impression de réalité, mais pas réalité, pas même un aspect de la réalité. La théorisation du choc des civilisations est aussi saugrenue, qu'est meurtrier le terrorisme millénariste anti-occidental, massivement rejeté par les peuples et les Etats du monde musulman.

 

Entre les deux, existe un lien intime, qu'il appartient aux spécialistes,  historiens et sociologues d'analyser, mais que je dénonce au nom du peuple algérien, et condamne une nouvelle fois, avec la plus grande vigueur.

Non, le terrorisme n'est pas inscrit dans la matrice de la civilisation  musulmane. Rien ne peut justifier cette folie meurtrière et ce jeu de massacre. Il est indispensable néanmoins de remonter à la genèse du phénomène et s'attaquer avec courage et sans hypocrisie aux causes, à toutes les causes.

 

Cette forme d'expression politique brutale, exécrable à coup sur, n'est l'apanage d'aucune civilisation, mais le lot commun de toutes les civilisations, de tous les peuples, à certains tournants de leur histoire, principalement, quand la religion, quelle qu'elle soit, se met au service de la réalisation de desseins politiques et stratégiques. Sans vouloir sous-estimer les ravages causés par les groupes terroristes qui se réclament de l'islam, en premier lieu, à leurs propres peuples et à leur propre civilisation, il est important de rappeler que l'Europe, à deux reprises, dans son histoire contemporaine, a connu des vagues terroristes de grande ampleur, menées par des groupes qui se réclamaient des valeurs produites par l'Occident: une première fois dans les années qui ont précédé la première guerre mondiale, une seconde fois, pendant la décennie soixante-dix.

 

La vague de terrorisme que certaines parties du monde musulman ont connue, doit être prise et combattue, pour ce qu'elle est: une perversion, une "obviation" provisoire des valeurs centrales de la civilisation musulmane, par des groupes structurellement marginaux, et non les prodromes d'une confrontation guerrière généralisée, entre la civilisation musulmane et l’occident.

 

L'idée même de choc de civilisations, me paraît étrange, presque irréelle, à moi dont le pays a pourtant eu le triste privilège d'être la tête de pont en 1830, de la seconde offensive impériale européenne, et dont l'enfance a été marquée par la domination coloniale que j'ai combattue, les armes à la main, dans les rangs de l'Armée de Libération Nationale.

 

Je n'ai jamais pensé que je combattais contre la civilisation occidentale, je le faisais contre la domination coloniale française, qui empêchait mon peuple d'entretenir, dans le respect de ses valeurs civilisationnelles propres, un dialogue avec la civilisation occidentale. En cela, je n'étais et je ne suis toujours qu'un des innombrables fils de l'Algérie musulmane qui, de Hamdan Hodja à l'Emir Abdelkader, n'ont cessé d'entretenir avec la civilisation occidentale, un rapport empreint d'admiration critique. Cela prouve que la guerre elle-même, quand elle oppose des sociétés appartenant à des civilisations différentes, n'empêche pas le dialogue des civilisations de se poursuivre. Aussi bien sur le long terme historique, que sur le court terme, la thèse selon laquelle le conflit serait la modalité principale du rapport entre civilisations différentes, est à l'évidence fausse. Un survol de l'histoire de la Méditerranée, sur plus d'un millénaire, montre que les rapports entre les civilisations des deux rives, fut beaucoup plus paisible que les rapports entre peuples et entre États, de l'Europe chrétienne, et plus pacifique aussi, entre les peuples et les États du Dar El Islam. Les deux derniers siècles ont certes été marqués par les guerres de conquête, et les mouvements de libération nationale, mais dans l'ensemble, la violence déployée fut de basse intensité, comparée à la rage destructrice des belligérants occidentaux, au cours des deux guerres mondiales.

 

Rien, ni dans le passé proche ou lointain, ni dans le présent, ne peut  accréditer la thèse du choc des civilisations des deux rives de la Méditerranée.

 

De manière le plus souvent pacifique, rarement et marginalement de manière brutale, les deux espaces civilisationnels ont vécu sur le mode de  l'influence réciproque, et du dialogue plus ou moins nourri, de part et d'autre, selon les périodes. Chaque locuteur a été à son tour le maître ou l'élève, acclimatant dans son espace les innovations, qui lui convenaient le mieux, même quand, au départ, elles lui étaient imposées par la force.

 

Il me serait agréable aujourd'hui de dire à mon ami, Koïchiro Matsuura, Directeur Général de l'UNESCO, et à mon frère le Président Mohamed Khatami, qui ont pris l'initiative de cette rencontre, que le pire est désormais derrière nous, que la voie est désormais dégagée pour un dialogue des civilisations plus intense et plus productif que jamais, dans le cadre d'une mondialisation multipolaire. Le devoir de lucidité m'empêche de vous dire ce qui me réjouirait le plus, à savoir que la théorie du choc des civilisations est désormais vouée aux "oubliettes" de l'histoire. Au contraire, malgré les efforts menés dans les deux espaces civilisationnels, pour continuer, vaille que vaille, un dialogue  multidimensionnel, chaleureux, et exigeant, au cours des sept dernières années, l'idéologie du "choc" a gagné du terrain, infirmant même la stratégie politique de certains Etats, comme l'atteste la notion de Grand Moyen Orient, qui, partant du Maroc pour s'étendre jusqu'au Pakistan, voir le Bangladesh, recoupe très exactement l'espace territorial de la civilisation musulmane. A force de stigmatiser les différences civilisationnelles objectives, entre l'Occident et le monde musulman, et qui pourraient être enrichissantes pour tous, à force de les durcir et de les instrumentaliser, sur le mode faussement unifiant de la réactivation  fantasmatique de la croisade, le risque existe que l'écart se creuse de plus  en plus, entre les deux civilisations, et que les différences, qui n'ont jamais empêché les échanges et le dialogue, se transforment en différence essentialisée dans l'imaginaire des peuples. On ne joue pas impunément avec l'imaginaire des peuples. Une fausse représentation diffusée avec suffisamment de force, peut servir à unifier un groupe humain, qui se transforme ainsi en fiction dirigeante, et en puissance actionnelle.

 

Encore une fois, l'idée que les peuples et les Etats qui appartiennent au champ de la civilisation islamique menaceraient l'Occident, se prépareraient à lui faire la guerre, ou l'auraient déjà commencée par groupes terroristes interposés, est, au mieux, une fausse représentation, au pis, une absurdité mystifiante délibérée. Sur le plan des principes, l'altérité civilisationnelle, et donc l'existence de l'Occident, ne dérange en rien le musulman. Elle le conforte au contraire, dans sa croyance religieuse en une diversité irréductible du genre humain, voulue par le Créateur. Sur un plan plus pratique, les peuples et les Etats du monde musulman savent que les échanges, même inégaux, et le dialogue avec l'Occident, sont nécessaires à l'approfondissement, et à l'accélération du processus de renaissance de leur civilisation.

 

Même si l'idée du choc des civilisations, a eu un écho meurtrier dans le monde musulman, elle est née et a été élaborée en Occident. Si cette notion résonne, contre toute raison, avec tant d'intensité et, il faut bien le reconnaître, avec tant de facilité dans l'imaginaire occidental, c'est qu'elle exprime un malaise réel, qu'aucune dénégation positiviste ne pourrait effacer.

 

Trouver les voies d'un dialogue intercivilisationnel, ouvert et fécond, ne peut se faire qu'en aidant l'imaginaire occidental à se libérer du réel choc traumatique qu'a représenté pour lui, dans le dernier quart du 20ème siècle, la prise de conscience frustrante, que sa civilisation, n'était pas la Civilisation, et que la renaissance des autres civilisations, en particulier  chinoise, hindouiste et musulmane exigeait que soit posée, en d'autres termes, la dialectique de l'Un et du multiple, du particulier et de l'Universel. Qu'aucune civilisation, l'Occidentale pas plus que les autres, ne détient les clés de l'Universel, mais que chacune participe à sa vitesse, et aux niveaux qu'elle privilégie, à un processus contrasté d'universalisation du genre humain, processus à jamais inachevé. C'est là une douloureuse épreuve, un difficile retour au principe de réalité pour l'imaginaire occidental, façonné par la pensée des Lumières et la philosophie de l'histoire qui, de Kant à Marx, en passant par Hegel, posent l'Occident comme achèvement du processus civilisationnel, comme fin de l'histoire. Les autres civilisations, n'y sont reconnues que comme des moments dépassés de l'histoire universelle, et donc vouées à la mort nécessaire et légitime, sur l'autel de l'universalité de la rationalité occidentale.

 

Il ne m'appartient pas de m'aventurer trop avant sur le terrain de la philosophie, et plus généralement celui de l'histoire de la pensée occidentale. Il serait pourtant souhaitable que ses œuvres fondatrices soient relues en commun, dans une perspective cathartique et prospective, par des spécialistes, issus des civilisations occidentale et musulmane, et, pourquoi pas, hindouiste et confucéenne.

 

Qu'il me soit cependant permis de rappeler les grandes étapes théoriques et pratiques de la représentation occidentale du monde, et de son expansion planétaire. A grands traits, il est possible de distinguer deux grands moments: Une période relativement longue, allant du 16éme siècle au début du 20ème, et une seconde, plus courte, qui dure moins de trois-quarts de siècle, de 1917 à la fin de la décennie 80.

 

La première, peut être considérée comme le premier âge de la mondialisation, par projection de l'Europe sur le reste de la planète. C'est la période où la civilisation chrétienne se mue progressivement en Occident, dont les catégories fondatrices sont les "lumières" de la Raison, l'efficacité technicienne, et la représentation de l'homme sur le mode de l'individu autocentré. Pour l'essentiel, on connaît le résultat de trois siècles d'expansion occidentale, sous l'emblème de "mission civilisatrice", et de "fardeau de l'homme blanc", comme l'écrivait Kipling. Dans les régions où les hommes étaient peu nombreux, et le différentiel technologique important, l'occidentalisation s'est réalisée par substitution de population, c'est-à-dire, par la destruction massive des peuples autochtones.

 

L'histoire "moderne" de l'Amérique, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande est d'abord celle d'un immense génocide, dont on peut comprendre, qu'il continue à hanter la conscience occidentale contemporaine, même s'il a été généralement perçu, dans le moment même, comme un "sacrifice" nécessaire au Progrès de la Civilisation.

 

Par contre, dans les régions où les peuples étaient trop nombreux pour être détruits, l'occidentalisation a pris la forme de la colonisation directe ou indirecte, assujettissant l'Afrique en particulier, et de quelle manière, et l'Asie, aux logiques économiques et politiques de l'Occident. A la veille de la première guerre mondiale, l'Occident a achevé son emprise sur le monde, mais le résultat de l'occidentalisation de la planète, du premier âge de la mondialisation, sont plus complexes qu'il n'y parait au premier abord. Acculées à la défensive, les civilisations confucéenne, hindouiste et musulmane ne s'en disloquent pas pour autant. Avec une souplesse inattendue, des foyers de "résistance dialogue", se mettent en place à Delhi, à Shanghai, le Caire, Tunis, Alger, Hanoi, Sanaa et j'en passe.

 

De nouvelles élites émergent, et se mettent à l'école de l'Occident, non pour s'assimiler à lui, mais pour assimiler et diffuser dans leur civilisation ce qui fait sa force. L'Occidentalisation forcée a produit l'inverse de ce qu'escomptait la philosophie de l'histoire européenne: non la disparition des autres civilisations, mais l'amorce de leur renaissance, dont les figures de proue n'hésitent pas à engager un dialogue, ouvert mais exigeant avec l'Occident, à l'instar de Cheikh  Mohamed Abdou en Egypte, de Chakib Arslane au Liban, de Si M'hamed Ben Rahal et de l'Emir Khaled en Algérie, par exemple.

 

La première guerre mondiale va constituer un puissant accélérateur du réveil des civilisations non occidentales, et de la remise en question de la supériorité axiologique de l'occident, voire même de sa validité, par de nombreux penseurs européens, à l'instar de Freud, Spengler, Tonybee, Carlyle, Guénon... Face au carnage qu'a été la guerre de 1914-1918, les "lumières" d'un humanisme, fondé sur la seule raison individuelle, et l'efficacité technicienne, pâlissent pour le moins.

 

Paradoxalement, la révolution bolchevique en Russie va différer le moment de la "révision déchirante" par l'Occident, de ses rapports avec le reste du monde. Elle initie le second âge de la mondialisation, par la fracture de l'Occident en deux camps : Le camp libéral, capitaliste, l'Ouest qui conserve le label "occidental", et le camp communiste, l'Est. Pendant plusieurs décennies, le réveil des civilisations non-occidentales va être à la fois accéléré et dévié, par la compétition des deux faces du "Janus" occidental, pour conquérir le monopole de l' "universel" et de la "fin de l'histoire". Les peuples des civilisations non-occidentales vont certes profiter de la fracture de l'Occident, pour amplifier leurs mouvements nationaux anti-coloniaux. Ils vont cependant être pris dans  le vertige universaliste de l'Occident, d'autant plus prégnant qu'il fonctionne à double option. Plus que jamais, l'occident apparaît comme l'universel, la Civilisation, la Modernité à laquelle les sociétés non-occidentales ne pourraient accéder, qu'en suivant des schémas de rattrapage, à l'instar de la théorie des "étapes" de l'américain Rostow, ou de celle de la "voie de développement non-capitaliste", du soviétique Nikitine, en se délestant de la Tradition, nouveau terme, pour désigner de manière englobante, les civilisations non-occidentales.

 

Nous vivons aujourd'hui un troisième âge de la mondialisation -sûre d'elle même, conquérante, hautaine-, marqué par la réunification et la  rétraction de l'Occident, et par un retour à la multipolarité du monde. Nous vivons une brusque mutation de l'espace-temps de la planète, qui nous empêche de lire notre présent, et d'envisager l'avenir, avec l'intelligence de la raison et du cœur.

 

La théorie du choc des civilisations est un bon exemple de bricolage  conceptuel, qui brouille le présent, en tentant de lire le futur avec les  yeux du passé. Remplacer le "péril rouge" par le "péril vert", c'est tout simplement vouloir continuer de manière absurde, le second âge de la mondialisation, fondée sur la bipolarisation des forces. On oublie ainsi, que le communisme était né des flancs de l'Occident, qu'il en était le "fils prodigue", alors que l'islam est un voisin de longue date, parfois maître, parfois élève, avec lequel les rapports ont été parfois neutres, parfois amicaux, parfois conflictuels, mais jamais antagonistes.

 

Poser l'antagonisme entre islam et Occident, c'est en fait rejouer de manière inversée, sur le mode de la peur fantasmatique, la scène originelle du premier âge de la mondialisation, celle de la tentative de destruction des civilisations non-occidentales, par l'Europe des Lumières, c'est vouloir faire "jouer les prolongations", à une philosophie de l'histoire qui a montré à deux reprises son inanité.

 

Pour tous ceux, et toutes celles, quelle que soit leur aire d'appartenance civilisationnelle, qui ont saisi l'importance du troisième âge de la mondialisation, le dialogue entre les civilisations est d'une nécessité vitale, pour la survie de l'humanité. Toute confrontation généralisée entre civilisations serait suicidaire, et la théorie du choc des civilisations pousse incontestablement dans ce sens.

 

Pour en finir avec l'idéologie du "choc", les autres civilisations doivent aider la civilisation occidentale, à se guérir de la conception universaliste de son rôle. Mais le nécessaire retour de l'Occident, à la relativité de l'humaine condition, ne doit pas faire oublier la formidable contribution de la civilisation occidentale, au développement des techno-sciences. L'Occident n'a pas crée la Civilisation universelle. A l'instar de la Mésopotamie, il y a quelques millénaires, avec l'invention de l'agriculture et de l'écriture, il a produit une infrastructure civilisationnelle qui, par essaimage et capture est en train de s'universaliser, à l'échelle de la planète, et qui constitue désormais le socle commun, de toutes les civilisations.

 

Le troisième âge de la mondialisation offre de fantastiques opportunités, pour une reconfiguration générale de la planète, fondée sur un niveau d'unification jamais atteint dans l'histoire de l'humanité, à une renaissance des cultures et des civilisations, et à un rééquilibrage de leur importance relative. Notre rôle est, dans et malgré le tumulte à certains égards désespérant d'un présent convulsif, d'accélérer la prise de conscience, que l'unification et la multipolarisation du monde ne sont pas deux processus antagonistes. Ce sont les deux aspects insécables du même mouvement d'humanisation du genre humain, que d'aucuns appellent le progrès, et que d'autres préfèrent nommer la perfectibilité de l'homme".

 

Généraliser, organiser la prise de conscience de la solidarité différentielle des civilisations, est la meilleure riposte que l'humanité peut faire, aux tenants du choc des civilisations. Promouvoir le dialogue des civilisations constitue un contre-feu pacifiant, à l'idéologie guerrière du "choc" capable de la faire refluer.

 

En particulier, la lutte contre le terrorisme devient l'affaire de tous, et à tous les niveaux. Elle nécessite un effort multidimensionnel solidaire de tous les Etats, et de tous les peuples, des deux ensembles civilisationnels. Vous comprendrez que je suis particulièrement sensible à ce grave problème sécuritaire et civilisationnel, moi qui ai l'honneur d'être le Président d'un pays, qui a été touché de plein fouet, par le terrorisme, longtemps, trop longtemps, dans l'indifférence générale.

 

La lutte implacable contre le terrorisme ne peut être efficace, que sur la base d'une stratégie de neutralisation et d'isolement des groupes terroristes. La mise en œuvre, méthodique et systématique d'une telle stratégie, à l'échelle de la planète tout entière, est à l'heure actuelle subordonnée à une définition universellement admise du terrorisme. Si la collaboration des services de sécurité des différents Etats est essentielle, un énorme travail doit être accompli, à l'échelle inter-civilisationnelle, sur les terrains politique, économique et culturel, tant il est vrai que le terrorisme, pour exécrable qu'il soit, est toujours et partout l'expression exacerbée, d'un malaise social et civilisationnel. Une alliance des civilisations des deux rives de la Méditerranée, pourrait se donner pour objectif d'isoler le terrorisme en le définissant avec précision, et en le différenciant clairement de la violence à peine tolérable et portant  légitime des peuples en lutte, pour recouvrer leurs droits nationaux. Une alliance des civilisations des deux rives de la Méditerranée, pourrait se donner pour objectif de faire de notre mer commune, un lac de paix en contribuant résolument à la solution du conflit israélo-palestinien, par la création d'un Etat palestinien territorialement viable et indépendant, l'évacuation et la restitution de tous les territoires arabes occupés en juin 1967, et en pesant de tout son poids, pour que les tensions et conflits entre Etats, ne débouchent pas sur la guerre, et l'occupation militaire.

 

Une telle alliance des civilisations constituerait l'armature nécessaire, pour que le dialogue des civilisations, puisse se déployer avec le maximum d'intensité et d'efficacité, dans une concurrence solidaire.

 

Avec l'énergie innovante et plurielle des milliards de femmes et d'hommes de notre planète, et, avec l'aide de Dieu, le troisième âge de la mondialisation, ne sera ni celui du suicide planétaire, ultime issue du choc des civilisations, ni celui d'une fade uniformisation de la planète, par l'extension indéfinie de la "démocratie de marché" qui, pour Fukuyama, constituerait la "fin de l'histoire". Il sera celui du dialogue mutuellement critique, entre des civilisations irréductiblement différentes et solidaires à la fois, emportées dans la même spirale de l'histoire sans fin, de la perfectibilité à jamais inachevée, de la condition humaine. 

 

Excellences,

Mesdames et Messieurs,

 

Le monde post-bipolaire a perdu ses repères. Ce constat possède toute sa validité dans le contexte d'une humanité mondialisée. La mondialisation en effet, contrairement à une idée répandue, ne concerne pas seulement les échanges des produits et des services, et les transferts de capitaux par delà les frontières étatiques. Elle couvre tous les domaines de l'activité humaine, dans la mesure où "le marché, et lui seul, est le régulateur, non seulement de l'économie, mais aussi de la société tout entière. Les hommes doivent se soumettre à ses lois et n'ont plus d'autres choix que de s'y adapter... comme le souligne si pertinemment un auteur. Ce phénomène de la mondialisation, apparaît de plus en plus comme une sorte de vecteur multidimensionnel de mutation des civilisations. Elle bouscule non seulement les fondements de la société internationale, patiemment tissés depuis de nombreuses décennies, voire des siècles, mais bouleverse profondément la vision du monde. Elle altère de manière irréversible, je le crains, la diversité culturelle. Elle marginalise par ailleurs des pans entiers de populations, tant à l'intérieur des pays développés, qu'au sein de nombreux pays du Tiers-monde.

Parmi ses autres effets, et je suis en accord avec Benjamin Barber,  j'associe volontiers la mondialisation, à la menace d'une "retribalisation des grands pans de l'humanité... d'une balkanisation des Etats-nations, où l'on verra se dresser culture contre culture, peuple contre peuple, tribu contre tribu". Par conséquent, la mondialisation parait devoir rendre le monde plus incertain que par le passé, avec l'apparition de nouvelles formes de menaces. Ces menaces, potentiellement moins dévastatrices, que celles que faisaient peser les armes de destruction massive sur l'humanité, sont plus répandues, imprévisibles et diffuses, et donc plus dangereuses pour notre monde, car véhiculées par des courants extrémistes et fondamentalistes.

 

Le terrorisme, moyen d'expression le plus violent de ces courants, est la manifestation la plus concrète de la négation de l'intelligence de l'homme. Parallèlement à la lutte implacable et continue, qu'il nous faudra impérativement mener contre ce fléau transnational, je crois que nous devons, dans le même temps, accélérer les réformes dans nos pays, approfondir le pluralisme en tant que fondement de la démocratie, et faire avancer les droits de l'homme.

 

Si le monde, grâce au prodigieux développement des techniques de communication qui ont, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, aboli les contraintes découlant du rapport de l'espace au temps, est devenu un "village planétaire", faut-il alors s'émouvoir, voire s'indigner des prédictions apocalyptiques? Faut-il se résigner à accepter, comme un référentiel impératif et intangible, l'universalisation de la civilisation occidentale, qui serait comme une sorte de "civilisation  mondiale", ou de civilisation uniforme de l'humanité, dont parlait déjà il y  a quelque temps Claude Lévi-strauss, alors qu'il avait la lucidité de la considérer comme "fort pauvre, schématique et que son contenu intellectuel et affectif n'offre pas une grande densité..."? ou, en d'autres termes, faut-il admettre avec Paul Valery qui disait au lendemain du premier conflit mondial en 1919: "Nous, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortels"?

 

Les deux séquences tragiques de 2001 aux Etats-Unis et de 2004 en Espagne, on profondément choqué l'humanité, sérieusement fouetté les consciences, et poussé l'homme à s'interroger sur son propre avenir.

 

Pour certains, ces deux terribles tragédies confortent les thèses  apocalyptiques, qui prédisent pour l'humanité un chaos, généré par le fait de civilisations qui s'excluent mutuellement. Ces thèses reposent sur les itinéraires historiques spécifiques des nations et des peuples, sur leurs religions, leur  source d'humanisme, de tolérance et de respect de l'autre, pour les uns, et sur l'exclusion, la barbarie et le terrorisme pour les autres. Les premières disposent de pouvoirs technologiques et matériels prodigieux. Les secondes n'ont comme atout que la loi du nombre, obéré de surcroît par un retard multiforme. Tous ces facteurs confortent, en apparence, l'idée d'une confrontation d'un choc des civilisations.

 

Pour ma part, -optimiste incorrigible-, je suis de ceux qui pensent, et ils sont pour notre bonheur à tous, de plus en plus nombreux, qu'il est possible d'éviter à l'humanité le sombre scénario de l'uniformisation, vers laquelle tend aujourd’hui la mondialisation, une uniformisation accoucheuse de tous les dangers, car reniant les diversités culturelles."

 

La construction d'un monde pluriel, où cohabiteraient les peuples avec leurs différences est possible, un monde dans lequel se reconnaîtraient, avec leurs diversités tous les humains sans exclusive. Ce monde en marche, en marche vers le bonheur, ne saurait atteindre cet objectif par l'uniformisation et la standardisation des habitudes, des comportements, des pensées et des valeurs propres à chaque peuple. Ce bonheur, notre rêve à tous dépend de notre capacité à comprendre l'autre, à l'accepter dans toute sa diversité une diversité qui, loin de constituer un handicap, peut être, si elle est intelligemment mise à contribution au service du genre humain, une source de progrès pour l'humanité.

 

Et dans ce cadre, je voudrais, à l'occasion de notre rencontre d'aujourd'hui, rendre un hommage tout particulier à deux hommes d'Etat qui ont eu la lucidité et le courage de proposer des initiatives, qui vont dans le sens des propos que je viens d'exprimer.

 

Son Excellence Seyyed Mohamed Khatami, d'abord, premier chef d'Etat musulman à avoir proposé, dans un contexte international mondialisé, l'idée d'un dialogue des cultures et des civilisations, comme instrument de compréhension et de rapprochement des peuples. Cette idée a recueilli l'adhésion de la communauté internationale, dans la mesure où malgré le traumatisme effroyable provoqué par la tragédie du 11 septembre, l'année 2001, a été proclamée année des Nations Unies, pour le dialogue entre les civilisations. Cette heureuse initiative est en marche. Elle conquiert chaque jour de précieuses adhésions.

 

Dans cette optique, il est fondamental que les décideurs et les hommes politiques prennent le relais des penseurs et des universitaires, qui doivent tenter de bâtir des passerelles entre les communautés, et développer entre Etats, une coopération internationale dynamique, favorisant la connaissance de l'autre et la reconnaissance de l'apport de chaque civilisation à l'enrichissement des valeurs universelles".

 

Nous sommes encouragés par les premiers pas accomplis dans cette direction, à travers des initiatives louables, telles que le centre international pour le dialogue entre les civilisations, créé en République islamique d'Iran, et la Fondation méditerranéenne pour la culture.

 

Des activités de l'UNESCO ont aussi, par plusieurs de leurs aspects, une grande pertinence par rapport à ce projet. Je veux parler notamment de la direction universelle sur la diversité culturelle, et de son plan d'action, pour protéger l'identité propre, et l'épanouissement de chaque culture.

 

Son Excellence, M. José Luis Rodriguez Zapatero, Président du Gouvernement espagnol, ensuite, est allé loin dans cet œcuménisme inter-civilisationnel. Œcuménisme restitué avec une rare et quasi impartiale érudition il y a quelques mois seulement par notre ami Jacques Attali dans sa "Confrérie des Eveillés". Profondément convaincu de la symbiose harmonieuse entre les différentes religions qui, faut-il le rappeler, avaient pacifiquement coexisté dans l'Andalousie arabo-musulmane, le Président Zapatero, propose que, "pour dominer les malentendus entre le monde occidental et l'Islam", il faut aller vers "un dialogue constructif entre les civilisations, les peuples et les religions". Une telle démarche débouchera  nécessairement sur une "alliance" entre les civilisations. Pour ma part, je  souscris à sa démarche, dans son principe. Il est en effet urgent d'enrayer  la dynamique centrifuge qui tend à éloigner toujours davantage, l'une de l'autre, les civilisations musulmane et occidentale. Cette vision s'inscrit en droite ligne, dans les confidences de l'Andalou Ibnou Arabi qui disait, il y a de cela plusieurs siècles:

 

"Mon cœur est le cloître du monde chrétien, un temple pour les idoles, une prairie pour les gazelles, la Kaaba du pèlerin... l'amour est mon credo".

 

La charge symbolique est très forte. Elle l'est tant au regard de la fécondité des sept siècles de présence arabo-musulmane en Espagne, qui ont enrichi l'identité culturelle du peuple espagnol, qu'au regard des défis, qui attendent le monde musulman. Pour illustrer cette fécondité, j'en appelle à l'historien français Fernand Braudel, qui a réussi admirablement à montrer les apports réciproques positifs des deux rives de la Méditerranée, à travers les siècles.

 

Ces initiatives, et d'autres que le génie créateur de l'homme est capable d'inventer, montrent que l'espoir est permis, et que l'humanité peut éviter le chaos, pour peu qu'elle perçoive la diversité comme un facteur de progrès, et une source intarissable d'enrichissement mutuel, plutôt qu'une menace destructrice.

 

Laisser-moi vous dire néanmoins, que ces initiatives généreuses, ne  sauraient aboutir si, au préalable, un diagnostic sans complaisance sur les  blocages qui entravent la concrétisation du dialogue, n'est pas établi, et si  des propositions réalistes ne sont pas formulées pour le faire avancer". 

 

Excellences,

Mesdames et Messieurs,

 

L'absence de dialogue entre les civilisations plonge ses racines dans  l'histoire récente des relations internationales. Je me limiterai à évoquer,  entre autres, deux facteurs majeurs, qui ont bloqué ce dialogue entre les civilisations.

 

Et d'abord, faut-il rappeler que durant les décennies 80 et 90, certains pays développés ont mis au goût du jour, le principe d'intervention d'humanité, sous la forme de droit d'ingérence humanitaire, en vertu duquel les pays occidentaux décident d'intervenir, en dehors de toute légalité internationale, dans les affaires intérieures des pays du Sud. Ils s'érigent ainsi à la fois comme juges et parties, et sont seuls, à apprécier la situation qui motive officiellement leur intervention. Ils sont les seuls à décider de l'opportunité de celle-ci, et des moyens à mettre en œuvre contre d'éventuelles victimes de "chambres ardentes" à géométrie variable.

 

Il ne s'agit pas, rétrospectivement, de justifier la politique de tel ou tel régime ou de prendre la défense de telle ou telle dictature, mais j'estime que le droit d'ingérence, est totalement antinomique avec le principe même de dialogue entre les pays du nord, et ceux du sud.

 

N'aurait-il pas fallu plutôt recourir à des moyens pacifiques à l'effet  d'aider ces jeunes Etats? cela suppose, évidemment, qu'avant de recourir à  la force, qui reste contraire à la loi internationale, il aurait fallu les aider  à surmonter les crises internes, auxquelles ils étaient confrontés, par la voie du dialogue et de la concertation.

 

Ensuite, le second facteur qui a constitué une entrave insidieuse au  dialogue entre le nord et le sud, se rapporte à mon sens à la remise en cause du système multilatéral de coopération internationale, par les pays développés. C'est ainsi que les institutions, ou organismes dépendant de l'ONU, et chargés des questions de développement, ont été soit supprimés, ou restructurés dans le sens d'une restriction drastique de leurs missions, et des moyens humains et financiers mis à leur disposition, que ce soit en matière d'éducation, de culture, de santé ou d'enfance. Cela, et c'est évident, s'est répercuté de  manière négative sur les Etats du sud les plus faibles, les plus fragiles, les  moins avancés.

 

A cela, et comme circonstance aggravante, s'ajoute la réduction comme peau de chagrin, de l'aide publique au développement. Ainsi, l'engagement, moral notamment, pris par les pays développés d'affecter 1% de leur produit national brut, n'a non seulement jamais été atteint, mais a été régulièrement révisé à la baisse.

 

Comme on le constate, la régression de la coopération internationale,  particulièrement dans ses dimensions économiques et sociales, a grandement contribué à l'élargissement des sphères de pauvreté, et d'analphabétisme dans les pays du sud.

 

Comment alors, avec un milliard d'êtres humains, vivant dans un état  d'extrême dénuement, peut-on parler de solidarité au sein du genre humain, et encore moins de maintien, voire d'épanouissement, de la diversité culturelle, fondement irremplaçable des dialogues entre les civilisations? 

 

Excellences,

Mesdames et messieurs,

 

Le processus de mondialisation me paraît présenter deux caractéristiques majeures. La rapidité de son expansion d'abord, sa globalisation ensuite. La conjugaison de ces deux facteurs, aboutit à étendre l'hégémonie d'une variante de la civilisation occidentale, au reste du monde. En effet, l'Empire hégémonique, au sens où un Paul Kennedy l'emploie, considère que sa puissance matérielle, après son triomphe sur le communisme, est d'une certaine façon apte à s'universaliser, fusse par la force, au reste des nations qui ne partagent ni les mêmes valeurs, ni la même perception du monde.

 

Mais l'universalisation d'un tel système de valeurs, aboutit en réalité, à considérer les autres cultures et civilisations, comme inférieures, ou à tout le moins comme incapables, de faire face aux défis de la société internationale post-industrielle.

 

Comment dans ces conditions, peut-on entrevoir un dialogue entre les cultures et les civilisations humaines, alors que celui-ci suppose, comme condition sine qua non la paix, et la renonciation au recours à la force, le dialogue comme instrument de connaissance de l'autre, et de rapprochement des êtres humains. Autrement dit, point de paix sans dialogue et point de dialogue sans paix.

 

Le dialogue suppose également que la partie de l'Occident, qui cherche à changer le monde par la puissance que lui procure ses avancées technologiques et scientifiques, révise cette thèse, une thèse que les pays économiquement et matériellement en retard, mais qui n'en sont pas moins dépositaires d'une partie de ce qui constitue le patrimoine commun de l'humanité, perçoivent comme une arrogance du puissant sur le faible, et une injure au génie du genre humain. Dans de telles conditions, s'instaure évidemment un climat d'incompréhension, de méfiance et de rejet de l'autre, qui peut générer un désespoir extrême, susceptible de faire le lit du terrorisme comme alternative violente à l'absence de dialogue. 

 

Excellences,

Mesdames et messieurs,

 

Si les guerres, les injustices, la politique des deux poids et deux mesures, la famine, les maladies endémiques, la raréfaction de l'eau, les inégalités, sont autant de fléaux qui minent les relations entre les nations, et éloignent davantage les peuples, les uns des autres, nous devons nous interdire de rompre les liens, fussent-ils ténus et fragiles, entre les civilisations dans toutes leurs dimensions. Car, le dialogue est, et demeure le seul salut de l'humanité. Cela, certains hommes de culture, des intellectuels, des scientifiques l'ont compris et exprimé, il y a bien longtemps. Des hommes de foi, des politiques, l'ont certainement pensé, mais ils ne l'ont pas clairement exprimé.

 

Le processus de mondialisation remet en cause les certitudes les mieux établies, mais sans proposer de substituts alternatifs, acceptables pour le plus grand nombre du genre humain. Ainsi, le concept d'Etat-nation, sur lequel sont bâties les relations internationales, depuis plus de quatre siècles, est profondément altéré, dès lors que les éléments traditionnels de définition de l'Etat n'ont plus de sens, la fonction et les missions de l'Etat sont non seulement remises en cause, mais se réduisent corrélativement à l'approfondissement du processus de mondialisation. L'Etat est dépouillé de ses attributs dans le domaine économique et social, sans même être certain de pouvoir se replier sur ses fonctions traditionnelles, et de régulation. Dans ce cadre, les pays du Tiers-monde, se trouvent plus exposés que ceux du nord, aux turbulences internes, et aux conflits intra-étatiques, qui peuvent conduire à l'implosion et à la désagrégation des structures étatiques fragiles.

 

Comment, dans de telles conditions, instaurer un dialogue entre les  cultures et les civilisations?

 

La souveraineté nationale dans sa dimension spatiale, à savoir un espace territorial sur lequel l'Etat exerce, en théorie, la plénitude et l'exclusivité de ses compétences, est là aussi, profondément remise en cause, par le double effet du développement spectaculaire des nouvelles technologies, de l'information et de la communication, et d'une mondialisation débridée.

 

Le monopole exercé par un nombre extrêmement réduit d'États sur ces techniques, aboutit en fait à imposer leur langage numérique au reste de  la planète qui, impuissant et passif, consomme les produits de ces nouvelles technologies. Les pays du Sud ne participent pas à l'élaboration de ces technologies.

 

Cette forme de domination du puissant sur le faible n'est autre, qu'une  manifestation pernicieuse de la négation de la diversité culturelle.

  

Excellences,

Mesdames et messieurs,

 

Pour que le dialogue se substitue au repli sur soi, et devienne un facteur  de stabilité et de sécurité internationales, pour qu'il devienne une force au  service du bien être de l'humanité, il est impératif que l'hémisphère sud, et  particulièrement sa composante arabo-musulmane, se mette au diapason des nécessaires réformes qui s'imposent aujourd'hui au monde. Cela nous ne saurions le nier.

 

Le mal ne se trouve pas forcément et toujours dans l'autre, et chez l'autre, et nos malheurs n'ont pas toujours pour origine l'autre. Je voudrais, dans ce cadre, citer deux versets coraniques sur lesquels le monde musulman  devrait méditer mieux que par le passé.

 

Le premier, dans lequel, s'adressant à l'humanité tout entière, sans exclusive aucune, le Coran invite à la connaissance de l'autre et à l'acceptation de sa différence. Le dialogue entre les civilisations renvoie  à la dialectique du singulier et de l'universel. Le Coran en donne la profonde signification quand Dieu, s'adressant aux hommes, leur dit : "O hommes! Nous vous avons crées d'un mâle et d'une femelle, et nous avons fait de vous des peuples et des tribus, pour que vous vous connaissiez".

 

Le second verset, tout aussi pertinent que le premier, invite la communauté des croyants, à entreprendre des réformes de l'intérieur, et à s'adapter continuellement, pour être en adéquation avec l'environnement extérieur. Le Livre dit en effet : "Dieu en vérité n'améliore nullement l'état d'un peuple, tant que les individus (qui le composent) n'améliorent pas ce qui est en eux-mêmes".

 

Il est vrai que le monde arabo-musulman a connu la longue nuit coloniale, mais cet handicap, qui tient à l'histoire, ne justifie en rien les immenses retards accumulés par les sociétés arabo-musulmanes, en matière de développement économique, de démocratie, de droits de l'homme et de modernité.

 

La société arabo-musulmane est en débat intense et fiévreux avec elle-même, et avec les autres sociétés humaines. Oui, un profond travail se  fait au sein de la société arabo-islamique. Cette société fait lentement sa  mue. Mais nos ulémas, nos docteurs de la loi, nos théologiens, nos spécialistes du fiqh, nos érudits du "ghayb" ou du mystère de la création, devraient comprendre les tendances et les rythmes du monde moderne, et se livrer à un "tafsir", à  un "ijtihad" et un "tajdid", pour aider la Umma musulmane, à s'adapter à son temps, et à ne plus rester en marge de la locomotive du progrès et du développement.

 

Les musulmans devraient chercher à tirer les meilleurs enseignements  des conditions qui ont été à l'origine de l'apparition, de la longévité de "l'âge d'or de l'Islam", et des causes de son déclin, plutôt que de se limiter à nourrir une profonde nostalgie, à l'égard des siècles des lumières de l'islam.

 

La société musulmane n'a pas résolu la question fondamentale, du renouveau dans l'authenticité. Car, elle a besoin de se prémunir tout à la fois d'un passé sans avenir, et d'une modernité sans racines, comme le disait le professeur Jacques Berque.

 

L'Islam devrait aller vers la modernité en restant lui-même et en veillant  à savoir toujours "ramasser son ciel et sa terre", selon la belle expression  du même Jacques Berque.

 

Dans le dialogue Islam Occident sur cette modernité, source de progrès  et de mieux être, chaque partenaire a un nom à porter, une identité à préserver et à enrichir. Chacun doit ressentir une fierté d'être, en même temps qu'il doit éprouver une humilité, pour accepter ce que sont les autres. C'est là une condition essentielle d'un "donner et recevoir" fécond.

 

Pour cela, il est urgent pour le monde musulman de réfléchir  sérieusement, à l'impérieuse nécessité de lever certains tabous, qui continuent d'ankyloser la pensée musulmane. Il s'agit de permettre à l'esprit créateur et inventif de l'homme musulman de faire reculer la sphère de "l'impensé", pour renouveler sa pensée, sans mimétisme et sans reniement de soi. C'est là un des défis majeurs que le monde musulman doit relever, sous peine de voir l'avenir des générations futures totalement hypothéqué.

 

Encore, faut-il que l'un des défenseurs les plus engagés de "l'alliance des civilisations" ne réduise pas la définition de l'identité, à la seule perception que l'on se fait de l'avenir. Il y a là un parti pris évident, en faveur d'une vision du monde, tel qu'il est conçu par les uns, pour être imposé aux autres. L'identité, hélas, se définit aussi par ce que vous valez dans le regard des autres, et par l'idée qu'ils se font arbitrairement de vous. 

 

Excellences,

Mesdames et messieurs,

 

Pour que le dialogue entre les cultures et les civilisations soit fécond, et conduise l'humanité vers le bonheur espéré, pour gagner le pari du vivre  ensemble, il est impératif que nous renforcions cette prise de conscience,  par des actions concrètes, qui donneront un contenu à l'initiative de mon Frère le Président Mohamed Khatami.

 

Je crois qu'il est temps de maintenir nos enfants dans une éducation  exigeante de la tolérance, et du respect des différences. L'école, lieu et vecteur de transmission du savoir et de la connaissance, est à cet effet, le cadre approprié pour dispenser ces valeurs, et former l'homme de demain, sur la base de programmes scolaires rénovés, incluant la complémentarité, l'égalité, et non la hiérarchie entre les civilisations.

 

L'enseignement des langues étrangères, les traductions d'ouvrages d'une  langue à l'autre, constituent un instrument fiable et efficace, pour semer les valeurs de tolérance, et récolter le respect des autres.

 

Les nouvelles technologies de l'information et de la communication, qui ont décloisonné les frontières entre les États, constituent un puissant  moyen de promotion du dialogue entre les cultures et les civilisations, et doivent être mises au service de cette cause, décisive pour l'avenir de l'humanité.

 

Le libre et beau voyage des idées et des images, sur les vertus du dialogue, à travers ces nouvelles technologies, est à encourager. Les artistes, les intellectuels, les hommes politiques, les hommes de culte éclairés, et tous les acteurs des sociétés civiles, devront également s'investir dans ce combat contre l'intolérance, la haine de l'autre et l'exclusion.

 

Les Organisations internationales à vocation universelle, les différents regroupements d'États, toutes formes de structures supranationales,  peuvent ériger en préoccupations permanentes, suivant leur vocation, le dialogue entre les cultures et les civilisations.

 

Les organisations non gouvernementales, quant à elles, sont capables  non seulement de veiller au respect des droits de l'homme, mais aussi de prôner, sous différentes formes, les vertus du dialogue entre les cultures et les civilisations.

 

En conclusion, je voudrais adresser mes sincères félicitations à l'UNESCO, pour les initiatives qu'elle a prises depuis le début de ce troisième millénaire avec notamment la tenue du congrès international sur "le dialogue inter-religieux et une culture de paix". Cette initiative fait partie du grand projet de la "convergence spirituelle", qui vise à répondre à l'un des défis majeurs du XXIème  iècle.

 

Je rappelle, Monsieur le Directeur Général, que l'Union Africaine vous a apporté, à l'unanimité, sa caution pour un nouveau mandat. En même temps, et en tant que porte-parole d'un pays africain, arabe et méditerranéen, je tiens à vous renouveler publiquement notre confiance et le soutien que nous vous avons toujours apporté, pour votre action internationale, caractérisée par son efficience, sa richesse et sa diversité, et en particulier pour l'action multiforme et diversifiée, en faveur de notre continent.

 

Ce faisant, j'engage bien sûr l'Algérie, je m'engage pleinement et par  principe, au nom des dirigeants africains qui, bien qu'appartenant à une région du monde qui a été dépouillée de l'essentiel, savent qu'ils font partie des peuples qui sont dépourvus de tout, sauf du respect de l'honneur et de la parole donnée.

 

Ce sont là, quelques réflexion que m'a suggérée l'heureuse rencontre  d'aujourd'hui qui, je l'espère, sera un pas supplémentaire dans la construction d'un dialogue sincère entre les hommes, tous les hommes, sans exclusive.

 

Monsieur le Président Mohamed Khatami et Cher Frère, vous venez du  pays de Hafiz. N'est-ce pas lui qui nous avait naguère mis en garde exprimant avec une éloquence fulgurante la sagesse et le génie de la civilisation persane: "Depuis que les guerres sont devenues l'expression de l'arrogance culturelle, l'humilité culturelle est devenue aujourd'hui le nom de la paix"

 

Je vous remercie.