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Discours
du président de la république à la Sorbonne (Paris)
Dans
une magistrale intervention à la Sorbonne à Paris,
le Président de la République, M. Abdelaziz Bouteflika a prononcé
un discours intitulé «Cultures et civilisations: quel dialogue ?».
Monsieur
le recteur (Maurice Quenet)
C’est une occasion exceptionnelle qui m’est offerte aujourd’hui de
poursuivre avec vous les échanges urbains que nous avions entamés, il y a de
cela quelques années, sur l’intérêt de l’enseignement de la théologie
dans les universités. Permettez-moi de vous dire le plaisir que j’éprouve à
vous revoir, et l’honneur que je ressens de pouvoir m’exprimer devant vous,
chez vous, dans une circonstance et un lieu, tous deux, parés de privilèges.
Devenue au fil du temps l’université des universités, la Sorbonne a acquis
son immense prestige pour s’être investie dans les grands débats d’idées
qui ont agité, passionné et modulé le monde. Dès le 13e siècle, la Sorbonne
pressentira que le dialogue autour de la théologie et l’enseignement de
l’islam, seraient porteurs d’échanges culturels dans un continuum jamais
altéré. Les défis auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés confirment
la pertinence de cette vision et l’impérieuse nécessité d’intégrer la
dimension de la religion, pour mieux appréhender et accompagner sereinement les
grandes et effrayantes mutations civilisationnelles qui nous interpellent.
Mesdames et messieurs,
Je suis particulièrement heureux d’être parmi vous aujourd’hui, en ce haut
lieu de la connaissance et du savoir qui donne toujours le vertige que vous avez
symboliquement choisi, pour cette manifestation. Parvenue avec un beau succès
à son terme, «l’Année de l’Algérie en France», aura montré les vertus
et la richesse du dialogue culturel entre les peuples algérien et français.
Cette manifestation éclatante a permis à nos deux pays, soucieux, voire
ombrageux, chacun sur sa différence et sa spécificité, de communier
fraternellement.
De mémoire d’homme, c’est bien la première fois que nous savons de
certitude, ce que nous pouvons prendre chez vous, sans contrainte, et ce que
vous ne pouvez pas nous imposer, quelles que soient les contraintes. Tous ceux
et celles qui ont contribué, de près ou de loin, à la réussite de cette
grande entreprise, ont droit à notre gratitude et à nos félicitations. Je
tiens à saluer tous ceux, Français, Algériens, vivant en France binationaux,
français originaires d’Algérie, ou y ayant vécu, en les assurant du fond du
cœur qu’ils ont fait de cette année l’un des plus grands et des plus beaux
moments dans l’histoire des relations entre nos deux pays.
Grâce à vous, ces relations ne sont plus désormais — et je suis le premier
à m’en réjouir —, l’apanage des seules institutions étatiques. e sais
que vous continuerez à vous y investir, avec vos capacités créatrices morales
et matérielles, votre savoir-faire, votre double culture, votre attachement à
consolider les liens entre les deux rives, pour faire de la relation algéro-française
un exemple audacieux de la coopération rénovée et le partenariat entre le
nord et le sud de la Méditerranée. L’Année de l’Algérie, a participé à
la reconstruction positive de l’image de l’Algérie, partagée par la
majorité des Français, voire de celle des Algériens vivant en France.
L’opinion publique française, et partant algérienne, abreuvée sans cesse
d’images de violence, par certains médias d’ici et d’ailleurs, aura découvert
avec un grand étonnement, une création culturelle originale, métissée,
diversifiée, moderne, plurielle et florissante. L’étonnement se transformera
souvent en admiration et en désir de mieux connaître l’Algérie.«L’Année»
aura également restitué l’Algérie — jusqu’alors assignée à résidence
forcée par les uns et les autres dans la recherche tourmentée de sa conscience
identitaire — dans sa profondeur civilisationnelle, historique, au-delà des
images véhiculées par la colonisation et les extrémistes pyromanes de tous
bords.
La découverte de la contribution de l’Algérie à tous les moments forts, à
toutes les convulsions des civilisations méditerranéennes, depuis la «capture
de Cervantès», jusqu’à l’apport d’une valeur inestimable de saint
Augustin à la pensée chrétienne. Notre communauté traumatisée par l’image
dévalorisante de son pays d’origine, était dans l’attente d’une
reconstruction identitaire, autour d’une vision plus porteuse de symboles
culturels et civilisationnels.
Cette «année» de l’Algérie a renforcé l’estime de soi, ressuscité la
confiance et l’espoir.
Elle a permis la renaissance des peintres, des écrivains, des cinéastes, des
penseurs et autres créateurs artistiques.
Nos deux nations fraternelles se sont reconnues dans ces échanges, si différentes
identitaire ment l’une de l’autre, si éloignées par la spécificité inhérente
à leur génie patriotique et au-delà de leurs contradictions et leurs comptes
mal réglés, si proche, l’une de l’autre, si solidaires aussi de par
l’osmose inverse des cultures.
Que soit donc remerciée, ici, solennellement la France qui a largement ouvert
ses institutions culturelles les plus prestigieuses, qui les a offertes généreusement
comme un écrin de luxe à la création algérienne pour le plus grand plaisir
des Français certes, des Algériens naturellement, mais aussi pour celui de
milliers d’étrangers familiers des sites culturels à réputation mondiale de
la France. C’est bien le moment, n’est-ce pas, de saluer affectueusement,
respectueusement, l’engagement personnel et constant du Président Chirac,
pour faire de “l’Année de l’Algérie” un temps fort, annonçant avec détermination
et panache le renouveau des relations algéro-française, désormais marquées
par un approfondissement des liens d’estime, de solidarité et de coopération
entre nos deux pays amis.
Je rends aussi hommage à mon frère d’hier, d’aujourd’hui et de demain,
Hervé Bourges, président d’honneur du comité d’organisation de cette
“Année de l’Algérie”, à Mme Françoise Allaire, commissaire générale
et à M. Mohamed Raouraoua, commissaire général, ainsi qu’à l’ensemble de
leurs collaborateurs. Il ont conçu et organisé avec une remarquable maîtrise,
ce grand moment de convivialité, dédié à la culture et à l’art, à
l’amitié aussi entre les peuples et la paix dans le monde.
Peut-être, pourrais-je rappeler quelques définitions afin que nous partagions
le même langage. La “diversité culturelle” c’est à la fois la
multiplicité et l’interaction des expressions culturelles qui coexistent et
enrichissent le patrimoine commun de l’humanité La “politique culturelle”
quant à elle est l’ensemble des mesures adoptées par les autorités
publiques pour promouvoir la diversité et l’expression culturelle. Les
politiques culturelles doivent non seulement promouvoir les diversités au
niveau national et international, mais aussi préserver les patrimoines, défendre
et favoriser toutes les formes de liberté d’expression. Archibald Macleish,
qui présidait la commission qui rédigea naguère l’acte constitutif de
l’UNESCO, déclarait en 1946 : “...la paix, bien que nous commencions à le
comprendre, est bien plus que l’absence de guerres. C’est une manière de
vivre ensemble”.
Albert Einstein de son côté, clamait en 1951 que “la culture doit être une
des base de la compréhension entre les peuples”. Il ajoutait que le sens des
responsabilités doit dépasser le plan politique, et appeler à la compréhension
mutuelle entre les différentes cultures pour déboucher sur l’entraide
mutuelle.
S’adressant à l’humanité tout entière, sans exclusive aucune : “Nous
avons fait de vous des peuples et des tribus, pour que vous vous
connaissez”.Est-il une invitation plus sublime à l’appel au dialogue par la
connaissance et à l’acceptation de l’autre que ce verset du Coran ?
La connaissance de l’autre et une prescription fondamentale de l’islam. Elle
est porteuse d’écoute.
C’est par le dialogue seulement que nous pourrons faire de la tolérance une
valeur fondamentale et apaiser les conflits, rechercher des pensées communes,
pas forcément uniques. Le dialogue vecteur de la diversité et du respect de
l’autre vise à re dynamiser la créativité et incite à s’engager sur les
chemins de la paix.
Mesdames et messieurs,
Quelques semaines après la tragédie du 11 septembre 2001, le Président Chirac
avait été le premier Chef d’Etat occidental à réfuter avec force l’idée
de choc des civilisations.
Le 15 octobre de cette même année devant la conférence générale de
l’UNESCO, il avait, dans un discours mémorable, mis en exergue le caractère
éminemment dangereux de cette approche des relations internationales et démonté
les mécanismes pervers qui l’avaient engendrée, ainsi que les préjudices
politiques, culturels et racistes qui continuent de la nourrir. Cette position
courageuse aura grandement contribué à ramener le débat sur le terrain éthique
et civilisationnel du dialogue entre les peuples. Cette approche est de plus en
plus partagée par la communauté internationale. Malheureusement ceci n’empêche
pas les dérives lourdes de menaces de certaines expressions politiques et littéraires.
Ces dérives ne sont pas théoriques. Elles ne sont pas non plus le produit de
simples glissements sémantiques. Elles s’abritent derrière la liberté
d’expression, pour diffuser et banaliser un discours d’exclusion et de mépris
de l’autre. Ainsi, la communauté des musulmans porteuse d’une religion,
d’une culture et d’une civilisation vieille de plus de quatorze siècles se
trouve souvent vilipendée, ostracisée et désignée comme porteuse des grandes
et nouvelles menaces qui pèseraient sur l’avenir de l’humanité.
Ces jugements font partie de l’implacable réquisitoire de certains qui
devraient prendre le temps de s’extraire de leur confort intellectuel, moral
et matériel, pour revisiter avec lucidité, l’histoire du monde, et surtout
l’évolution, qu’il a connue durant les deux derniers siècles.
L’idée de choc des civilisations entend accréditer la perspective absurde
d’une confrontation inévitable.
L’Occident hyper développé, riche, prospère, en bonne santé, doté d’une
puissance économique considérable et d’un armement conséquent serait
grandement menacé par un monde musulman largement sous développé, pauvre, en
proie aux épidémies et à l’analphabétisme. Les crimes du colonialisme, qui
a asservi durant des siècles la quasi-totalité des pays du Sud, les dizaines
de millions de victimes des deux conflits mondiaux, les idéologies racistes,
criminogènes et génocidaires qu’ont été le nazisme et le fascisme, sont
autant de tragédies qui devraient inciter les protagonistes du choc des
civilisations à l’humilité que dicte la plus élémentaire pudeur.
La diversité culturelle et le dialogue des civilisations sont confrontés à de
multiples défis. Les inégalités économiques qui engendrent des tensions
culturelles, l’analphabétisme qui renforce les fractures sociales.
Aujourd’hui encore 860 millions d’adultes sont analphabètes et les
deux-tiers d’entre eux sont des femmes. Aujourd’hui encore, un milliard de
personnes n’ont pas accès à l’eau potable.
A ce jour, 900 millions de personnes vivent dans une pauvreté extrême, et sont
en danger de mort car elles dépendent directement de certaines espèces
animales et végétales en voie de disparition, contingentes à une prise de
conscience insuffisante de la biodiversité.
On peut se questionner sur les nouvelles angoisses qui surgissent du fond des âges
pour alimenter des phobies ancestrales, à l’origine de pulsions guerrières,
du rejet de l’autre et du repli identitaire sur soi.
Ces fantasmes irrationnels permettent l’économie d’une analyse lucide et
dissimulent les vrais dangers qui pèsent sur la paix et la sécurité. Le plus
difficile ce ne sont pas les réponses, mais l’art de poser les questions sur
les liens inaltérables qui doivent universaliser la culture avec la paix et la
civilisation.
J’ai pensé, Mesdames et Messieurs, qu’à l’heure de la clôture de cette
belle manifestation, il n’était pas sans intérêt de procéder avec vous à
une halte méditative sur un phénomène capital du monde contemporain, celui du
contact entre les civilisations que certains présentent sous forme d’un «choc»,
voulant ainsi parler du professeur Huntington et de son «clash» des
civilisations.
Le regard que je porte sur ce problème n’est assurément pas celui du
professeur. Sur un phénomène aussi cardinal, mon regard sera plutôt politique
et il tentera d’en décrypter la nature et la signification en recourant
naturellement aux instruments de mesure, aux clefs et aux référentiels propres
à la seule approche politique.
Il est clair qu’un phénomène politique peut supporter des interprétations
variées et donner lieu aux sensibilités les plus diverses. C’est dire,
d’emblée et en toute humilité, que je ne saurai vous livrer de ce phénomène
qu’une lecture personnelle, dont la valeur est donc toute relative et la part
de vérité abandonnée à la libre appréciation de chacun.
Mesdames, messieurs,
Je viens de la rive sud de la Méditerranée, et plus précisément d’un pays,
l’Algérie, qui possède la flatteuse particularité d’avoir été une terre
de brassages historiques intenses des cultures et des civilisations. A cet égard,
le passé de l’Algérie offre à l’étude une riche palette d’expériences,
dans le domaine du contact des civilisations et de leur symbiose. Il est un fait
avéré, et peut-être ignoré par certain, que c’est en Algérie que se
trouvent les vestiges les plus importants de certaines civilisations, comme la
civilisation romaine par exemple. De fait, mon pays jouit d’une véritable «rente
historique de situation», dans cette Méditerranée «berceau de la
civilisation de l’homme». Elle fut jadis le centre du monde, et même tout
simplement le monde. Cette Méditerranée est, comme le dit un ambassadeur-poète,
le «carrefour des enchantements sombres et des naufrages clairs»
j’ajouterai, pour expliciter ces images, qu’elle est celui des tragédies de
l’histoire et de la légende, de la confrontation des cultures et de
l’affrontement des idées, ainsi que le lieu géométrique privilégié du
surgissement éblouissant des civilisations berbère, hellénique, romaine,
arabe et ottomane. C’est la civilisation de l’olivier et de la vigne, du blé
et de l’anis. La Méditerranée, déchue depuis longtemps de son rôle de
matrice du monde, ne serait-elle alors réduite qu’à un vieux musée exposant
ses marbres brisés, ses temples et ses tombeaux ? Ne serait-elle qu’une aire
de folklore, d’exotisme, de tourisme et de soleil ? Il est exact que, dans sa
situation actuelle, il ne semble pas que ce soit en Méditerranée que se joue
l’avenir du monde. Mais la richesse de la Méditerranée réside dans les
cultures et dans les valeurs morales des peuples qui l’entourent et lui
donnent vie.
Mesdames, messieurs,
A mon sens, la notion de «choc des civilisations» comporte une certaine dose
d’intolérance et de complexe de supériorité. Pourtant, l’histoire de
l’aventure humaine nous montre que les civilisations n’existent pas à l’état
pur, mais qu’elles ont puisé les unes chez les autres. Qu’elles se côtoient,
s’interpénètrent, se fécondent réciproquement et s’enrichissent donc
mutuellement. Elles ont toujours peu ou prou emprunté les unes aux autres. La
grandeur d’une civilisation dépend, du reste, de la manière dont elle a su féconder
l’héritage reçu d’autres civilisations. Cet indéniable constat historique
devrait nous faire admettre qu’il y a davantage de vérité dans le dialogue
entre nos cultures plutôt que dans leur choc et qu’en tout état de cause,
c’est ce dialogue que nous devrions promouvoir et encourager. Ainsi,
l’Occident semble se passionner maintenant pour certaines cultures de pays
sous-développés à travers leur gastronomie, leurs danses et leurs rythmes
musicaux, leurs costumes traditionnels, leur jazz, leur art nègre, ou leur raï,
voire leur patrimoine immatériel... Toutes les civilisations ont des points
communs, possèdent des passerelles et communiquent entre elles par leurs
valeurs communes. Aucune ne peut se considérer comme supérieure aux autres.
André Malraux qui était un visionnaire pouvait ainsi déclarer en 1959 à
Brasilia : «L’esprit ne connaît pas de nations mineures, il ne connaît que
des nations fraternelles et des vainqueurs sans vaincus».
Des malentendus et même des rivalités sont cependant apparus au cours de
l’histoire résultant soit d’une mauvaise représentation que chacune se
faisait de l’autre, soit pour des causes qui vont des rivalités économiques
au déficit dans la connaissance de l’autre.
En particulier, le colonialisme, l’expansionnisme économique, la conquête
des marchés, ont développé chez les uns ou les autres des thèmes
justificateurs, devenus autant d’alibis du plus fort pour imposer au plus
faible sa domination sous toutes ses formes. Dans le monde contemporain, les
contradictions, les différences de développement, les supériorités
militaires, les retours offensifs à certaines formes d’impérialisme, tendent
à créer des mentalités de Croisés. Que sait-on par exemple en Europe, ou en
Amérique du Nord, de l’islam et de la civilisation arabe, sinon des notions réductrices,
faussées et souvent malveillantes ? Que sait-on de cette civilisation qu’on
tient pour rétrograde, fanatique et perverse, alors qu’elle a fécondé et
diffusé les cultures de la Chine et de l’Inde, de la Perse et de la Grèce,
d’Alexandrie et de Byzance ? Que sait-on de cette civilisation qui en a
renouvelé et inspiré tant d’autres? En fait, les mentalités peuvent présenter
d’effrayants abîmes, et nous demeurons encore des Croisés les uns pour les
autres, sinon dans nos actions, du moins dans l’image que nous nous faisons
des autres.
Aujourd’hui encore, il existe un impérialisme culturel porté par un impérialisme
économique qui étend à la fois sa domination économique et son influence
culturelle.
Rien n’est plus pervers pour la paix du monde et la compréhension entre les
hommes et entre les peuples, que de continuer à nourrir dans les esprits et
dans les cœurs des préventions fondées sur des constructions théoriques
douteuses, largement diffusées dans le public et provoquant ainsi des réflexes
négatifs. Rien n’est plus pervers que de tenter de donner un semblant de
caution scientifique à l’idée du «clash» des civilisations.
Il existe chez certains Occidentaux une forme d’ethnocentrisme qui leur fait
considérer qu’on ne peut être un homme libre et prospère qu’en leur
ressemblant en tout point. Ce comportement les isole dans une sorte
d’insularité qui les ferme aux autres cultures du monde ou les conduit à en
avoir une opinion dérisoire. A certaines périodes, on a ainsi construit de
toutes pièces en Occident une image de l’Orient, et de l’islam en
particulier, qui n’a que peu de rapport avec la réalité et qui reflète les
peurs ou les frustrations, mais aussi les sentiments de supériorité qu’une
partie de l’Occident nourrit à l’égard de la civilisation arabo-islamique.
A consulter certains ouvrages, à parcourir les pages de certains historiens ou
à entendre certains discours d’hommes politiques, consacrés au Monde arabe,
on en apprend certainement plus sur l’Occident que sur l’Orient qui est
pourtant censé être l’objet de ces études ou de ces déclarations, tant il
est vrai que ces écrits trahissent plus les a priori de leurs auteurs qu’ils
ne dévoilent les réalités du monde arabo-musulman.
Rien n’est plus désolants et dangereux pour le dialogue des civilisations et
pour la paix du monde que l’image que l’on se construit de l’autre et qui
n’est en fait que le portrait caricatural de soi-même. Il n’y a rien de
plus dévastateur que cette image de l’Orient que se fait une partie de
l’Occident. Cette image reflète rarement, le tragique de la vie quotidienne
de beaucoup sinon de la plupart des ressortissants du Monde arabe, tragique
porte par la guerre ou l’exil, par l’occupation et l’humiliation qu’elle
entraîne, déchéance sans précédent dans l’histoire.
Tout en faisant cette triste constatation, je me dois de rendre justice à ceux,
et je ne doute pas qu’ils soient nombreux, qui en Occident ont un comportement
différent, et accordent leur compréhension et leur respect pour les autres
cultures soit par une éducation qui leur a inculqué la tolérance soit par une
ouverture d’esprit et une connaissance scientifique approfondie qui leur ont
fait mieux connaître l’étranger et surtout l’étranger qui semble porteur
de valeurs différentes des leurs». Je pense que ces derniers, pour mieux
servir la paix entre les hommes, devraient mieux faire connaître leurs vues et
combattre les fausses idées qui sont insidieusement diffusées autour d’eux,
car, je voudrais penser avec une candeur voulue, une naïveté revendiquée, que
l’amour doit toujours triompher de la haine.
Comme le dit Jacques Ruffié, du Collège de France, la seule manière de résoudre
les problèmes gigantesques de notre monde réside dans un dialogue poussé
jusqu’au «métissage de l’humanité». Ce qu’il a appelé malicieusement
la «café-au-laitisation» du genre humain, avec toutes ses implications
culturelles.
Ailleurs, dans le vaste monde, parfois sous les bombes, parfois plus durement
encore sous les invectives, les ressortissants du monde arabo-musulman sont en
quête, une quête pathétique de leur identité propre qu’ils ont du mal à
affirmer et ils voudraient avoir une participation accrue à l’échange planétaire,
en dépit et peut-être même à cause de l’insignifiance du poids spécifique
qu’on leur accorde dans les affaires du monde.
Quand donc comprendrons-nous que la civilisation arabo-musulman est tout aussi
respectable que les autres, qu’elle aussi est porteuse de valeurs universelles
et qu’elle est capable, elle l’a montré jadis — elle le montrera demain
— de s’inscrire dans le courant de l’histoire et d’apporter sa
contribution au progrès de l’humanité ?
Pour enrayer aussi bien les excès de l’hégémonisme culturel que les
tentatives mortelles de la violence et du terrorisme aveugle exercé en retour,
saurons-nous trouver les recettes efficaces pour réaliser à temps un ordre
juste et pacifique ?Un ordre dans lequel chaque civilisation, sans exception,
pourra apporter, à chances devenues enfin égales, sa contribution propre à la
civilisation humaine aux plans de l’économie, de la culture et de la foi, et
afin que chaque être humain dispose des moyens matériels et spirituels de déployer
pleinement toutes les richesses qu’il porte en lui ?
En cette ère où l’homme est habité par un doute lancinant et corrosif sur
son devenir, en ces temps sans âme dominés par la civilisation industrielle
qui à la froideur de l’acier face à ces horizons d’incertitude croissante
en ce qui concerne la signification même du progrès de l’humanité, ne
pouvons-nous pas tendre une oreille plus attentive aux rythmes intérieurs du
monde arabo-musulman, lorsque nous voulons méditer en profondeur sur la destinée
de l’homme et assigner à celle-ci des finalités autres que celles, matérielles
et égoïstes, d’une mondialisation rugueuse, perdant son âme dans le culte
obsédant du veau d’or ?
Les jugements péremptoires tendant à “diaboliser” une partie de
l’humanité ont pour seul effet d’aggraver le sentiment d’exclusion et
d’aliénation de certains peuples. L’aliénation, la culpabilisation, la déshumanisation,
la dépersonnalisation, ne peuvent les conduire qu’au désespoir et à la révolte.
Le déficit, réel ou supposé, de démocratie et d’État de droit dans cette
partie du monde, s’alourdira et entretiendra les racines empoisonnées du
terrorisme dans un permanent bouillon de culture à composition hautement
toxique, dans lequel se développeront les frustrations et les rancunes.
Mesdames, messieurs,
Les paradoxes ne manquent certainement pas dans les temps que nous vivons. Le
monde est certes plus globalisateur que jamais, rassemblant peuples et cultures,
tout en continuant à exclure certains de ces peuples et certaines de ces
cultures. C’est cette double caractéristique d’un monde poussé à la fois
à la globalisation et à l’exclusion, qu’il convient de changer. Si l’idée
de choc des civilisations est une dangereuse folie, le principe contraire de
dialogue des civilisations est en revanche une impérieuse nécessité. A cet égard,
bien des facteurs conditionnent le changement réel de registre dans nos
relations La paix est bien évidemment la condition indispensable pour un
dialogue des civilisations. Mais elle est aussi le résultat découlant d’un
échange confiant entre les civilisations que le progrès technique et la
mondialisation rendent plus proches chaque jour davantage. D’autres facteurs
conditionnent le changement dans le monde et constituent un préalable pour le
succès du dialogue des civilisations. Les mondes du Nord et du Sud se présentent
l’un à l’autre, l’un investi de sa puissance politique, économique et
technologique, l’autre marqué par ses profonds retards et ses handicaps. Le
dialogue des civilisations suppose donc que le monde du Nord tempère le caractère
excessivement matérialiste de sa civilisation, et que le monde du Sud vienne à
bout de son sous-développement économique et s’ouvre à la démocratie et
aux droits de l’homme. Il est dès lors clair que le monde arabo-musulman doit
se réformer et faire face à une tâche colossale de réhabilitation. Pour
affronter le dialogue avec le succès mutuel escompté, il doit relever ces
difficiles défis des temps modernes, qui s’appellent “modernité”, “démocratie”,
voire “laïcité”. Il ne peut pour cela attendre exclusivement de l’étranger
son salut. Son renouveau sera avant tout son œuvre, ou ne sera pas.
Certes, les autres civilisations possèdent les moyens de l’aider, mais un tel
soutien ne peut s’effectuer que dans un cadre de compréhension et de respect
mutuels et en évitant d’imposer au Monde arabe des comportements, des
attitudes ou des modes de penser ou d’agir étrangers à son génie propre. Le
dialogue des civilisations est incompatible avec un mimétisme imposé, ou une
sorte de décalcomanie servile des institutions, des mœurs et des habitudes des
autres. Chaque aire de civilisation possède ses caractères propres, par-delà
les valeurs communément partagées. Aucune ne mérite d’être taxée de
barbare et d’être marquée au fer rouge de l’infamie parce que tel mode de
penser, de croire, de voir, d’être ou de paraître n’a pas le bonheur de
plaire aux autres. Le salut de notre monde est plus que jamais dans la diversité.
Dans son immense tâche de réhabilitation, la civilisation arabo-musulman doit
en vérité d’abord compter sur elle-même. Elle doit chercher dans ses
ressorts profonds les moyens de son renouveau. Elle porte du reste en elle assez
de messages salvateurs, mais qui demeurent aujourd’hui englués dans la gangue
où l’ont plongée des siècles de sclérose et de soumission à une
domination étrangère.
Chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes ou autres, nous devons nous attacher
à une œuvre autrement plus exaltante que celle qui nourrit l’ostracisme
destructeur. Nous devons nous atteler à la conjugaison de nos énergies pour le
remodelage d’un monde à refaire. Nous devons, dans nos actes et dans nos échanges,
veiller à rendre enfin aux peuples arabes et musulmans leur dignité trop
longtemps piétinée ou ignorée et méprisée. Ces peuples, longtemps asservis,
à leurs yeux comme à ceux des autres, par le poids de je ne sais quelle prétendue
malédiction historique ou fatalité géographique, ont droit à plus de
justice.
La société arabo-islamique est en débat intense et parfois enfiévré avec
elle-même et avec les autres sociétés humaines. Il est nécessaire que ces débats,
aux enjeux capitaux, se développent dans le respect de chaque être et de
chaque ensemble. La partie la plus visible, pour l’Occident, et la plus détestable
pour tous de ce débat, et cette gestation, prend la forme extrême du
terrorisme, stade désespéré et désespérant auquel parviennent des hommes
perdus pour obtenir justice, pour se donner une patrie, pour acquérir une
identité, pour faire partie de l’histoire du genre humain.
Oui, un travail profond se fait au sein de la société arabo-islamique. Cette
société fait très lentement sa mue. Mais nos ulémas, nos docteurs de la loi,
nos théologiens, nos spécialistes du «fiqh», nos érudits du «ghayb» ou du
mystère de la création, devraient comprendre les tendances et les rythmes du
monde moderne et se livrer à un «tafsir», à un «ijtihad» et un «tajdîd»,
pour aider la vaste communauté du milliard de musulmans à épouser son temps
et à ne plus rester sur le quai alors que le train du progrès et du développement
s’ébranle... Ils devraient contribuer à la libération de «l’impensé»
que certains théologiens ont érigé en limites à l’esprit créateur et
inventif de l’homme, bloquant ainsi toute évolution de la société
musulmane. «Penser l’impensé», comme le dit très justement le professeur
Mohammed Arkoun, constitue la condition sine qua non du renouveau tant chanté
et tant espéré par un monde arabo-musulman qui aspire à être en accord avec
les temps modernes.
La «modernité» représente toujours un défi pour toutes les sociétés,
toutes les civilisations, toutes les cultures, à un moment ou à un autre de
leur parcours historique. La société musulmane ne peut y faire exception.
Mais, à ce jour, elle n’a pas encore affronté une question qui se ramène au
renouveau dans l’authenticité : le «tajaddûd wal açâla». Elle a besoin
de toute son énergie créatrice pour récuser tout autant un «passé sans
avenir» qu’une «modernité sans racines», comme disait Jacques Berque.
Quant au défi de la laïcité, il ne sert à rien de s’en cacher toute
l’ampleur. Dans une vision globale et cohérente, l’islam a toujours régi
autant la vie privée que la vie publique, tant les rapports individuels et
familiaux que les relations nationales et même internationales. Mais l’expérience
a montré que quand la civilisation industrielle progresse, elle tend à laïciser
tous ces rapports. C’est là une loi d’évolution des sociétés humaines.
Mais le musulman craint légitimement de perdre des valeurs islamiques
essentielles dans un tel courant. De perdre son âme, sa raison d’être et sa
liberté de conscience. Est-il nécessaire de dire qu’il ne faut pas mépriser
cette appréhension ? C’est là un immense débat quasi-existentiel, engagé
depuis plusieurs années, sinon des décennies, entre courants modernistes et
fondamentalistes. Seul un travail d’approfondissement et d’explication
pacifiques, un travail courageux et patient, peut venir à bout de nos difficultés
dans la nécessaire et inéluctable marche en avant pour l’instant vers la
modernité et la démocratie.
En plaidant pour une meilleure connaissance de l’islam et de sa civilisation,
j’ai la conviction d’œuvrer très efficacement en faveur du dialogue des
cultures, dont il est fait grandement mention dans les discours politiques, mais
qui comporte nécessairement des étapes successives, dont la première est
l’indispensable compréhension entre les peuples et la diffusion au sein de
toutes les sociétés de l’esprit de tolérance et d’acceptation de
l’autre.
Mesdames, messieurs,
Des pays lointains, que j’ai récemment visités m’ont inspiré ce message,
que je voudrais, avec votre permission, dans le cadre de la concorde civile,
dans le cadre de la concorde nationale, dans celui aussi de l’indispensable réconciliation
avec soi-même, avec sa patrie, avec les autres aussi, ainsi que dans la quête
de la paix et de la sécurité pour tous, conditions sine qua non de toute
entreprise vigoureuse et de longue haleine, offrir, à partir de cet autel du
savoir universel, avec votre bénédiction, au peuple algérien : «Il faut
regarder avec espoir et détermination l’avenir en s’imprégnant sans cesse
de la sève de ses racines, de l’ancrage de ses traditions, de l’authenticité
de ses valeurs, pour mieux conjuguer culture et civilisation, et relever avec
assurance, avec confiance, les défis incontournables de la modernité». «L’histoire
et l’actualité nous montrent que les guerres et toute forme de discrimination
et de répression peuvent être évitées si on développe le dialogue
interculturel. Le dialogue favorise une meilleure compréhension des autres, le
respect mutuel. Il contribue à éliminer les préjugés et les stéréotypes».
Cette
sagesse spontanément jaillissante et limpide comme l’eau de source nous vient
des enfants de 175 pays réunis en Parlement mondial, à l’initiative de
l’Assemblée nationale française et de l’UNESCO.
La sagesse ne serait-elle donc que l’apanage exclusif des aînés et des
anciens ?
Mesdames et messieurs, je vous remercie.»
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