Jacques Berque et l'Islam
PR
. Meziane Abdelmadjid
Centre Culturel Algérien à Paris, mai 1998
Source: http://www.hci.dz
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Il est difficile pour les Maghrébins qui ont fréquenté Jacques Berque et qui l'ont senti engagé avec eux, aussi bien dans les combats politiques que dans les grands combats intellectuels qui secouent le monde musulman, de le confiner dans les qualificatifs communs qui sont ceux de l'orientaliste, de l'arabisant ou de l'islamologue. Tous ces titres ne lui convenaient pas parce qu'insuffisants à contenir ses activités de recherche et aussi parce qu'incapables de rendre compte de ses adhésions spontanées aux thèses de l'Islâm de mondialité et de renouveau, certainement par amour de l'Islâm et de l'humanité.
Cette générosité débordante mais disciplinée par une retenue méthodologique
et une pudeur certaine envers les sociétés qu'il fréquente et qu'il
aime, comme pour respecter le noyau de l'intimité qu'il connaît et
qu'il refuse de violer, il l'appelle la "naturalisation".
Avant lui, de grands islamologues français ont développé les méthodes
de connaissance de l'Islâm par sympathie, comme le fit Louis
Massignon à travers l'élan mystique de Halladj et Louis Gardet pour
la Cité, les grands hommes et les grandes idées de l'Islâm. Quelques-uns, et particulièrement les spécialistes de la spiritualité,
qu'ils la tiennent des grands maîtres de la mystique comme Ibn Arabi
ou de l'initiation raffinée de Junayd, ont fait comme René Guénon
ou Vincent Monteil : ils sont allés à la conversion. Je me permets de dire que la "naturalisation" à l'Islâm,
choisie par Jacques Berque, se situe entre la connaissance par
sympathie et la conversion. Elle dénote que le chercheur qui s'en réclame
est adopté et s'informe de l'intérieur, souvent avec des partenaires
qui sont des amis et qui, eux aussi, ont leur souci de se connaître
et de se faire connaître, particulièrement quand il s'agit
d'intellectuels ouverts à la culture universelle. Frenda interpellera Jacques Berque dans l'histoire sur la mouvance des communautés, sur la pensée d'Ibn Khaldoûn et sur le présent de la société algérienne. Alger des années 30, tout en fêtant sous plusieurs aspects le centenaire de la colonisation, se réveillait aux grands problèmes de la coexistence des deux communautés. L'Université entre alors dans une nouvelle phase de recherche où l'héritage culturel de l'Islâm est traduit, commenté, actualisé, comme pour secouer les consciences des décideurs qui croient vivre sur les débris d'une société sans culture. Au niveau des masses populaires, c'est déjà le renouveau proclamé par le mouvement de réforme et que Berque suit attentivement avec la jeunesse algérienne qu'il ne cesse de fréquenter. Les cours d'arabe et d'islamologie que dispense à l'Université un grand maître algérien, Si Mohamed Ben Cheneb, laissent en lui deux grandes empreintes qu'il gardera durant toute sa carrière intellectuelle. Berque fera, comme Ben Cheneb, une course frénétique entre des sujets divers comme s'il avait peur de laisser dans l'ombre des richesses sous-estimées et il poursuivra sans relâche la clarification et la révision des idées reçues. C'est donc avec "une naturalisation" presque totalement accomplie qu'il ira fréquenter les milieux déjà conservateurs de l'administration du protectorat à Rabat. Le secteur marocain du paysannat était au départ conçu comme un projet de sauvegarde de la propriété marocaine. Il concordait peut-être avec l'esprit du protectorat tel que conçu par Lyautey qui avait fait l'expérience des dérives du colonialisme en Algérie. Mais les colons du Maroc, comme ceux d'Algérie, constituaient une force de pression intraitable à laquelle les pouvoirs administratifs ne pouvaient résister. Jacques Berque, animé de toutes ses idées libérales, qu'il exprimait à haute voix au profit du paysan marocain et au mieux de ses intérêts de possesseur légitime du sol, fut éloigné de la direction du secteur et replacé dans une administration locale. Ce fut l'expérience d'Imi-N-Tanout. On pensait le confiner dans un rôle d'administrateur local; mais le contrôleur civil émerge en quelques années dans le monde intellectuel auquel il était depuis longtemps préparé. C'est ici qu'il avoue lui-même s'armer de sa pleine "naturalisation" pour comprendre scientifiquement l'Islâm à partir de ses communautés locales, diverses dans leurs structures, leurs histoires et leurs langues, mais semblables dans leur culture islamique fondamentale.
Faire de la sociologie de terrain sans posséder la langue et souvent
les langues des populations étudiées équivaut à faire de la petite
ethnographie folklorisante. Berque s'en aperçut dès ses premiers
contacts avec les Seksawa qui pourtant utilisent l'arabe assez fréquemment
et font l'effort de le considérer comme langue de communication
nationale. Il étudie la tachelhit pour mieux pénétrer les mentalités
et s'en imprégner.
Le monde arabo-berbère se retrouve jusque dans le dialecte local où
l'on chante en berbère et où on prie et on écrit ses actes en
arabe. On s'acculture progressivement aux renouveaux de l'Islâm, y
compris les ouvertures sur le lointain Orient, tout en gardant
l'identité sociologique locale, depuis les plaines du Soûss
jusqu'aux sommets de l'Atlas, avec des adaptations plus ou moins réussies. Ainsi, dès que cette vérité socioculturelle est énoncée, on se trouve obligé, en tant que chercheur, d'élargir de plus en plus ses enquêtes au vaste monde de l'Islâm qui a sa dynamique propre, ses problèmes et aussi sa participation à l'universalité. Quelles que soient les investigations qui poussent aux définitions des entités locales, il ne faut donc jamais oublier leurs appartenances élargies aux grands ensembles qui leur donnent vie politique et culturelle. Arrêtons-nous avec Jacques Berque sur quelques aspects de la sociologie maghrébine où les communautés dites locales sont en mouvement parce que réunies par les appels politiques et religieux qui rappellent vaguement le dynamisme des nations modernes, face aux dangers extérieurs. Aussi bien dans l'histoire et les "sociétés du Maghreb" que dans "les insurgés des XVIème et XVIIème siècles", nous explorons avec lui les entités de base en même temps que les formations politico-religieuses agissantes. Ici, toutes les terminologies consacrées ou plaquées tardivement sur ces structures sont à réviser. L'idée de tribu qui, dans les textes anciens, signifie l'appartenance du groupe à la même généalogie, n'a plus la même signification, non seulement parce que la généalogie est inventée pour la cohésion du groupe, mais surtout parce que le groupe dominateur s'octroie un ascendant prestigieux qui est imposé à une fédération élargie. Les communes villageoises sédentaires, depuis des millénaires, sont appelées communautés tribales. Le terme Kabylie serait traduit littéralement par tribalie. Or, nous savons que ce sont les citadins de Bougie et d'Alger qui ont collé cette terminologie inadéquate à leurs voisins.
Ce sont les oncles maternels de Moulay Idris. Peut-être
s'agit-il simplement des habitants de Urba Volubilis ? Les Urbains
sont donc une tribu créée par les chroniqueurs du IXème siècle.
D'un autre côté, les Butr sont les populations à tunique sans cape
et les Baranès qui leur sont presque opposés ethniquement sont étymologiquement
les porteurs de la bure. Il ne s'agit peut-être ni plus ni moins que
de classifications économiques où les sédentaires du Nord et les
transhumants des Hauts plateaux se distinguent par le plus frappant
des signes extérieurs qui est l'habit. Kutama, communauté régionale du Nord Constantinois au Xème siècle, porte le mouvement fatimide jusqu'à la domination du Maghreb et à la conquête de l'Égypte. La grande fédération de villages, puis la grande armée qui y fut recrutée par la force mobilisatrice du chiisme ismaïlien, était-elle prévisible dans les découpages communaux, tribaux et claniques ? Des bédouins du Sud de la Mauritanie, Senhâja voilés et berbérophones comme nos actuels Touareg, se sont déployés en armées rénovatrices des pouvoirs affaiblis du Maghreb et de l'Espagne. En une génération, ils s'intègrent dans le vaste ensemble de l'Islâm occidental et y apportent leur note de redressement et de jeunesse militaire. Ils construisent cités et mosquées et passent du statut de communauté régionale au rang de dynastie civilisatrice, certes avec des insuffisances, mais combien révélatrice du dynamisme mobilisateur de l'Islâm.
Les insurgés du Maghreb depuis le XVIème siècle, qui ont beaucoup
intéressé Jacques Berque, méritent un arrêt sur les systèmes et
les événements. Les insuffisances des pouvoirs centraux depuis le XVème
siècle créent
des contre-pouvoirs locaux où les populations cherchent et trouvent
des guides qui courent à la résistance contre les invasions étrangères.
Le pouvoir wattasside de la fin du XVème siècle se dégrade en
bureaucratie intrigante et se trouve incapable de résister à
l'installation des Portugais sur les côtes atlantiques. Zianides et
Hafsides au Maghreb central et en Tunisie s'enferment dans leurs
capitales et laissent les Espagnols, immédiatement après la
reconquista, occuper les portes méditerranéennes, à commencer par
Oran. Mais il ne faut pas toujours considérer les hommes du ribât comme des opposants systématiques aux pouvoirs en place. En maintes occasions, les pouvoirs ont fait appel à leur aide afin de libérer des villes occupées. En effet, les Oulâma ou les chefs spirituels des ribât sont assez souvent des hommes lucides qui visent moins l'affaiblissement des pouvoirs en place que la résistance aux invasions étrangères. Cependant, le phénomène de ribât fait son extension en mouvement politico-religieux qui soulève les masses dans de vastes contrées régionales, puis nationales et finit par accéder au pouvoir.
Les Chérifs Saadiens au XVIème siècle, ainsi que les Chérifs Alaouite
au XVIIème siècle, ont émergé du terroir du Tafilalet,
portés au pouvoir par un mouvement religieux rénovateur.
Cette ville abritait des hommes d'origine et de fonctions diverses, appartenant à toute la société maghrébine, depuis le cavalier bédouin, à l'artificier turc et à l'homme de savoir citadin qui dispensait des cours du soir. La communauté n'y était plus la communauté locale ou régionale, elle était le reflet de la communauté musulmane diverse et unie dans le même esprit de résistance. C'était évidemment le temps pré-colonial, donc pré-déculturant où l'Islâm était encore, en dépit de l'effondrement de ses forces militaires et politiques, un Islâm en éveil et à l'écoute de la mondialité. Peut-on dire qu'il a gardé cette conscience d'être et d'agir dans le temps d'un monde nouveau avec l'apport de ses propres potentialités ? Jacques Berque nous incite à penser en commun, je dirai même en communion, les dynamiques de l'Islâm vivant le temps du monde actuel.
L'Islam, en tant que pensée et civilisation, a bien assimilé les héritages
anciens et principalement l'héritage hellénique. Le retour de
l'Occident à ses vieilles sources gréco-latines, ses mouvements de déchristianisation
des XVIIIème et XIXème siècles, ainsi que sa récupération récente
de valeurs chrétiennes, sont des phénomènes bien compris et
correctement analysés par les penseurs musulmans. Ainsi la modernité, particulièrement dans ses éléments politiques
qui résument les sociétés contemporaines, est présente en Islâm.
Le droit positif civil, constitutionnel et international se trouve être
partout le droit dominant. Les problèmes doctrinaux relatifs à la démocratie,
à la laïcité, aux libertés fondamentales et aux droits de l'homme
et des peuples sont débattus avec passion par les différents cercles
politiques et intellectuels.
L'expérience du communisme pour les uns ou de la laïcité anti-musulmane pour les autres n'a pu agir sur les mentalités. Rappelons que, dans le Kazakhstan, on a même essayé d'islamiser le communisme. Les théories de Sultan Galiev sont présentes dans toutes les mémoires. L'idéalisme musulman y était presque incontournable. On serait tenté de nous dire que ce monde périphérique de l'Islâm n'est pas le plus agissant. Voilà encore une opinion qui a été démentie tout récemment par les événements de Bosnie. L'Islâm des Balkans s'est trouvé au cœur de l'immense communauté musulmane afro-asiatique pendant toute la période de la guerre des ethnies. Ce dynamisme populaire, toujours prêt à réviser les politiques déculturantes et dépersonnalisantes se trouve être un élément essentiel dans l'évolution de l'Islâm.
Il y a une philosophie sociale de l'Islâm qui n'est pas seulement
celle de l'idéal prophétique, infaillible dans ses concepts et ses
pratiques. C'est une pensée qui suit l'évolution du monde et prend
conscience de ses grandes réalisations et de ses faiblesses. La société
civile avec ses libertés et ses luttes pour la dignité humaine est déjà
un couronnement auquel les sociétés musulmanes ont adhéré dès la
fin de XIXème siècle, malgré les retards que certains pouvoirs
continuent d'assumer. Les progrès qui restent à réaliser dans ce
domaine peuvent interpeller la pensée musulmane qui est, dans son
essence même, unitaire dans le sens le plus largement humain, égalitaire,
multi-communautaires et libératrice de toutes les formes de
despotisme. Les amis de l'Islâm aiment à rappeler avec nous que les petits peuples promus à la civilisation par le premier Islâm, sont encore aujourd'hui à s'interroger sur les capacités d'innovation de l'Islâm contemporain qui doit créer les conditions d'accès au développement. Mais il y a aussi l'autocritique à faire en commun au sujet des désordres de notre monde matérialiste, déshumanisé et dé spiritualisé.
Ce sera peut-être encore le cas pour cette deuxième génération de
naturalisés d'origine maghrébine s'ils sont rejetés et marginalisés.
L'intégration est un projet social qui se pose en termes de réciprocité.
C'est essentiellement la nation qui offre ses moyens et c'est aux
citoyens accueillis dans leur nouvelle nationalité de faire l'effort
d'adaptation. L'exclusion fait des adeptes aux idéologies de révolte dans
lesquelles se situe l'intégrisme. Mais en France aussi, l'Islâm
majoritaire rejette les violences et participe aux œuvres de
civilisation universelle. Les échanges inter-culturels et les dialogues inter-religieux ont à
leur actif beaucoup de résultats positifs. Le dossier intégration restera évidemment toujours ouvert, et l'Islâm en tant que deuxième religion de France, peut-être progressant numériquement et provoquant quelques frissons, aura encore à mettre son humanisme et sa spiritualité au service des nations modernes. C'est un optimisme et un idéalisme devenus un peu étrangers dans notre monde matérialiste qui animent l'espoir d'un Islâm vivant sa mondialité, comme l'annonçait Jacques Berque. ---------- Du même auteur : |