Allocution de Mr Boualem Bessaih
Ministre de la culture et du tourisme
1er Juillet 1986
Amateur de voyages autant que de pérégrinations de l'esprit, Ibn Khaldoun se réjouirait assurément que tant de personnalités distinguées aient pris la route pour venir lui rendre hommage en sa retraite des Ben Salama. Pour ceux-là souffle encore en ce lieu l'esprit de la Muqqadima.
Pour eux, pour nous tous, en effet, l'œuvre d'Ibn Khaldoun constitue aussi bien un passionnant témoignage sur un moment critique de notre histoire qu'un vivant foyer d'inspiration où s'éclaire notre réflexion présente.
Suivre seulement sa «Geste des Arabes, des Persans et des Berbères et celle des grands souverains de leur temps» nul doute que nous ne fassions déjà une passionnante excursion dans le temps. Époque sombre pourtant que ce XIV siècle. Cependant que la guerre de 100 ans déchire l'Occident chrétien, le monde arabe se fissure sous la pression des dangers extérieurs : à l'ouest, la Reconquista chrétienne en Espagne; à l'est, la ruée victorieuse des Mongols bientôt relayés par la puissance ottomane. Il s'épuise et se délite dans les querelles intestines qui divisent l'Andalousie et le Maghreb. Le beau rêve d'unité islamique se dissipe, la pensée se replie frileusement sur elle même. Mais pour un esprit sagace et curieux, qui refuse de surcroît la fatalité de la décrépitude et se fait une conception dynamique de l'évolution des hommes, est-il un meilleur terrain d'observation que cette société encore brillante et menacée ?
Pour elle, il ne faut rien moins qu'inventer l'histoire. En une telle entreprise, le grand historien Arnold Toynbee reconnaissait «le plus grand travail qui ait sans doute jamais été créé par aucun esprit dans aucun temps et dans aucun pays» car au delà d'une relation des faits ou de l'analyse d'une époque dont la pertinence et l'intérêt se confirment, quelles que soient les inévitables limites d'un point de vue, Ibn Khaldoun fonde véritablement une méthode. Plus de trois siècles avant que l'esprit des Lumières ne commence à soupçonner une science de l'histoire, il trace des voies dont la réflexion contemporaine ne cesse de découvrir la fécondité. Il circonscrit un domaine, l'umrân al-basharî
L'état de l'homme, la civilisation où se dessine déjà le terrain de chasse de toutes nos sciences humaines, de l'histoire à l'anthropologie. Il pose ,une démarche dont la modernité nous étonne. A l'ethnocentrisme et à l'esprit partisan, à la crédulité naïve et à la pensée magique, au goût des systèmes spéculatifs, il oppose un esprit universel, un esprit critique et rationnel, un esprit réaliste enfin.
Esprit universel, ouvert à tous les milieux et à toutes les disciplines, s'il prend d'abord son peuple pour objet, il étend sa curiosité à tout le genre humain. Loin de se limiter à l'étude des événements et aux biographies, il fait appel à toutes les connaissances, cherchant «ces notions générales» dit-il sans lesquelles il est vain de prétendre à une réelle connaissance des hommes.
Esprit critique, il se targue, selon ses propres termes, de « Puiser à des sources nombreuses » et s'impose «l'examen et la vérification des faits». Il n'est pas dupe non plus des travestissements que, consciemment ou non, on impose à la vérité par «l'attachement à certaines opinions et à certaines doctrines». Si engagé soit-il dans les problèmes de son temps et tributaire de sa propre éthique, il se garde de confondre l'historien et l'apologiste.
C'est déjà là une revendication de rationalité. Esprit rationnel, il l'est encore par un besoin nouveau d'expliquer, de «donner des causes» aux événements. S'écartant de l'historiographie traditionnelle plus soucieuse de compilation et de rhétorique, il cherche à distinguer l'accidentel de l'essentiel, l'anecdote topique du fait significatif Tout en ayant conscience de la complexité des situations et de l'imbrication des facteurs, il s'efforce de faire entrer les événements humains dans le cadre de lois, démarche qui commence à peine à s'affermir dans les sciences physiques. Mais c'est au nom même de la raison qu'il pose les limites de la rationalité. Face à la logique, il maintient les droits de la «baçira», l'intuition du cœur. Des domaines qui tombent sous le se 1 examen de la raison, il distingue la part intemporelle de l'homme, celle qui transcende l'histoire et ne relève plus de l'analyse profane. Il reconnaît, par ailleurs, l'irréductible part des événements fortuits, du hasard, et se défie d'une philosophie de l'histoire qui prétendrait tout expliquer et tout justifier. Car cet intellectuel de haut vol n'est par l'homme des spéculations pures.
Esprit réaliste, il prend en compte la totalité de l'expérience humaine. L'homme n'est pas pur d'esprit et les historiens modernes savent gré à Ibn Khaldoun d'avoir le premier souligné le rôle de l'environnement Matériel, d'avoir ainsi décelé que les différences d'usages et d'institutions des peuples «dépendent» dit-il de la manière dont chacun d'eux pourvoit à sa subsistance. Mais l'homme n'est pas seulement mû par ces besoins-là : la dégradation qui menacerait «l'umrân al-h'ad'arî » nous met en garde contre la poursuite des exclusive des biens matériels et ses effets pernicieux, la dégénérescence des valeurs, la perte du sens critique et de la solidarité. Car toute la réflexion d'Ibn Khaldoun est orientée par des préoccupations morales et une visée pratique. Homme d'action lui-même, participant aux responsabilités politiques, il semble qu'en définitive, il considère moins l'histoire en fonction du passé que de l'avenir. Certes les événements ne se reflètent pas, mais les matériaux du passé ouvrent à notre jugement un incomparable champ d'investigation et de prévision. Si nous ne pouvons rien changer à l'histoire, l'histoire peut changer notre vie.
Aussi
était-ce à bon droit qu’Ibn Khaldoun affirmait dans les Prolégomènes : «je suis parvenu à éveiller mon esprit, à l'arracher au sommeil et à
l'étourderie. J'ai inventé une voie originale».Puisse-t-il aussi, grâce à vos travaux, éveiller nos propres esprits et accomplir son vœu
«Ainsi, je te fais saisir, lecteur, la nature et la cause des choses et des
événements....De la sorte, tu pourras te dégager de l'esprit moutonnier et bien connaître ce
qui s'est produit, effectivement, avant toi et prévoir ce qui se passera dans
l'avenir ».
Soyez
remerciés de votre contribution à un aussi précieux dessein.