Hommage à Jacques Berque 

 J.P Chevènement 

Source Photo : http://www.tribunes.com/chevenement/galerie/portrait01.html

Extraits de l’article de la revue "A la découverte de Jacques Berque" à l’occasion du colloque international du 25-26 juin 1999; France, Europe, monde arabe, quelle modernité

A Jacques Berque : Un regard qui est notre honneur

"Jacques Berque aime les Arabes jusque dans leur disgrâce. Justement parce qu’elle n’est qu’historique. Qu’est ce qu’une guerre perdue au regard de la plénitude d’une langue et d’une civilisation? Et qui peut mieux le mesure que l’auteur de la dernière traduction du Coran?Jacques Berque ne s’incline pas comme tout d’autres, devant le fait que crée provisoirement la force …Veilleur jamais fatigué, il guette y compris dans les tourments où s’enfonce un Maghreb qu’il connaît bien les signes de l’espérance C’est ainsi que je l’ai découvert pendant et après la guerre d’Algérie à travers le Maghreb entre deux guerre, puis “Dépossession du monde”

"C’est à travers ses yeux que j’ai appris à regarder vers l’Orient. Nous nous connûmes vraiment quelques années plus tard, J’ai tout de suite apprécie ce seigneur… "

"Je n’ai pas besoin de dire combien Jaques Berque a souffert et souffre sans doute du gouffre qui s’est creusé entre les “deux rives”.Son appel à la modernité, va de pair avec le regard sans faiblesse qu’il porte sur un pays, le nôtre qui semble avoir oublié le message de la grandeur humaine. Mais si ce regard était justement notre fierté et notre honneur. Et s’il portait pour demain ou après demain la promesse, certaine, de nouvelles rencontres?"

Un homme des Lumières

"Jacques Berque est mort foudroyé dans le travail qu'il avait entrepris, traduire La Sunna. Il venait d'avoir 85 ans. Jusqu'à son dernier souffle il aura mis sa science, immense, au service d'un dessein de progrès que loin de répudier comme tant d'intellectuels à la mode, il revendiquait hautement. C'est qu'il ne voulait pas abandonner les peuples arabes qu'il aimait et dont il respectait la haute et brillante civilisation à l'obscurantisme et à la barbarie. 

C'était un homme des Lumières. Jacques Berque aura été de ce point de vue très au-dessus de son époque, que sa grande figure intellectuelle et morale aura néanmoins relevée, en laissant voir qu'à condition de mettre l'intelligence au service du caractère pour lui c'était un tout - "il reste un avenir". Tel était d'ailleurs le titre de son dernier livre d'entretiens avec Jean SUR, remarquable par sa concision et l'acuité de ses vues politiques, il aura été pour nous un repère et un maître.

L'avenir donnera à ce seigneur de l'esprit la place qui lui revient : face au défi de la fracture vertigineuse qui s'ouvre aujourd'hui entre "les deux rives" qu'il voulait "solidariser", l'œuvre de Jacques Berque agira comme un principe actif au service du dialogue entre les cultures, de la fraternité agissante des peuples et pour tout dire d'une "autre politique" qu'il appelait de ses vœux, en pressentant, hélas, qu'il ne la verrait pas. Son oeuvre éclairera l'avenir. 

Fils d'un administrateur civil en Algérie où il naquit en 1910, contrôleur civil au Maroc, riche de son expérience de terrain, il opta définitivement après la guerre pour la recherche à laquelle il avait dès sa jeunesse consacré plusieurs travaux. Expert de l'Unesco en Égypte, directeur d'études à l'École Pratique des Hautes Études, puis professeur au Collège de France, Jacques Berque laisse une oeuvre considérable, principalement consacrée à la civilisation et à l'histoire arabes. On peut citer parmi ses livres: Structures Sociales du Haut Atlas (1955); Les Arabes d'hier à demain (1960); Égypte: impérialisme et révolution (1967); L'intérieur du Maghreb du 15e au 19e siècle (1978); L'Islam au temps du monde (1984); Mémoires des deux rives (1989), une traduction du Coran qu'il qualifiait modestement d'"essai de traduction". Là comme ailleurs il voulait donner aux Arabes les moyens d'épouser leur temps en restant fidèles à leur héritage.

Jacques Berque ne fut pas seulement un homme de science. Il était aussi un grand écrivain qui maniait souverainement la langue française. Il aimait la France quand elle s'identifie à ses valeurs. C'était un patriote républicain. Sa réflexion sur "la recherche en coopération" (1982) ou sur "L'immigration à l'École de la République" (1985) aurait pu éclairer mieux l'action des gouvernements de la gauche mais celle-ci avait, trop souvent, oublié ce que signifie la République.

Sa mort nous remplit d'émotion. Peu de vies auront été plus complètement admirables que la sienne. Sa science qu'il savait marier avec une grande simplicité dans le quotidien, il l'avait mise au service d'une vision altière et généreuse du monde. Son oeuvre est une leçon. Elle rayonnera longtemps si ses héritiers comprennent les devoirs qu'elle leur crée.

Notre émotion et notre tristesse vont vers sa femme, ses enfants, ses amis, vers les peuples arabes auxquels sa grande voix manquera. Son souvenir non seulement ne s'éteindra pas mais, nous en sommes sûrs, ne cessera de grandir. Jacques Berque aura été pour la plupart de ceux qui partagent nos convictions, un inspirateur, un compagnon et, pour certains d'entre nous, un ami qui reste et restera toujours présenté"

Jean-Pierre Chevènement