Cultures et
traditions anciennes
Proverbes et dictons populaires algériens
Le travail réalisé n’a pas été facile. Il fallait l’aimer véritablement pour le mener à son terme afin de donner au public des preuves certaines que ce qu’on lui a apporté est non seulement inédit, mais aussi culturellement enrichissant.
Bien avant Kada Boutarène, il y a eu d’autres écrivains algériens qui se sont donnés pleinement à cette œuvre de longue haleine immensément exaltante. Dans un souci de perfectionnisme de bon aloi, et par esprit de modestie, l’auteur n’a pas omis la bibliographie de tous ses prédécesseurs qui ont édité des œuvres du même genre ou qui lui ont servi de sources. Que serait devenu le patrimoine oral,s’il n’y avait pas eu de Mohamed Ben Cheneb, B. Bensedira, M. Mammeri, B. Tedjini, Brahim Fatah, Abdel Malek Mourtadh ?
Ces hommes de culture ont laissé derrière eux un héritage inépuisable, véhicule de repères dont notre jeunesse a besoin pour savoir qu’avant eux, il y a eu des hommes et des femmes en Algérie qui, même dans les pires moments, ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour sauvegarder l’algérianité.
Qu’est-ce qu’un proverbe ou un dicton ?
Proverbes et sentences populaires entrent dans les genres populaires dont ils doivent être les ancêtres, d’autant plus qu’ils ont cette particularité d’avoir été véhiculés par l’oralité et anonymement depuis la nuit des temps. A l’exception des pensées, citations d’auteurs devenus légendaires, les proverbes, comme les dictons, sont appelés sentences populaires - telles qu’elles ont été formulées par les artisans du langage, ces sages qui ont su tirer du vécu collectif, des leçons sous forme d’énoncés, exprimant des conseils ou des vérités de bon sens ou d’expérience,- sont souvent désignés comme dictons ou sentences populaires.
Les petites scènes de la vie quotidienne desquelles ont s’inspire, prennent aux yeux de ceux qui ont des regards scrutateurs, l’aspect de petites comédies théâtralisées dont l’action illustre un proverbe. La forme, déterminante pour le fond, nous incite à remarquer que le proverbe entre dans le genre poétique pour sa brièveté, sa structure symétrique en deux parties distinctes séparées par une pause, ses sonorités lexicales, sa valeur sémantique.
Par rapport aux autres genres, le proverbe est énoncé pour être mémorisé. La société voit d’un bon œil quiconque est capable de dire un proverbe qui apporte un éclairage à chaque type de situation ou étaye une argumentation sous le regard émerveillé du public. Quelquefois, le proverbe, dicton ou aphorisme, sert d’introduction ou de conclusion à une conclusion, fable ou tout autre récit à valeur morale.
Chaque peuple qui a du génie à ses propres proverbes adaptés à son contexte socioculturel. Et puisqu’il s’agit de genre populaire, il arrive que des proverbes aient des équivalents dans d’autres langues par pure coïncidence. Ils sont énoncés différemment, chacun dans sa langue, mais curieusement, le contenu est identique. Un proverbe arabe est formulé, traduit en français, ainsi : « Fais-moi vivre aujourd’hui et tue-moi demain «, son équivalent en français est ce proverbe : «Un, tiens, vaut mieux que deux tu l’auras «. Nous en avons un autre en allemand et qui signifie la même chose : Un moineau dans la main vaut mieux qu’une colombe sur le toit.»
Particularités des proverbes de Kada Boutarène
Comme cela a été dit dans l’introduction, il a dû commencer à recueillir les dictons et proverbes très tôt. Cela a commencé auprès de sa mère férue de littérature arabe. Ce que nous lui trouvons de plus appréciable, c’est la traduction parfaite en français, à partir de la version arabe ; ceci n’est pas un travail de tout repos tant il demande une maîtrise des deux langues et un réel savoir-faire, compte tenu des éléments qui font la poésie de ce genre comme la construction symétrique, la rime, les sonorités, la mélodie, le contenu sémantique ; bref, tout ce qui peut avoir un impact sur le cœur et l’esprit du récepteur. C’est parce qu’ils ont été composés dans la langue parlée, celle dans laquelle on trouve le génie du peuple, que ces proverbes et dictons sont beaux. Dans son introduction, l’auteur leur a donné l’appellation "la voix profonde du peuple".
Kaddour Boutarène, dont on ne connaît pas l’itinéraire professionnel, a procédé pédagogiquement dans la présentation de son livre. En effet, le cheminement proposé au lecteur ne peut que passionner le public. Il présente un proverbe qu’il traduit ensuite clairement ; puis, sitôt qu’il en a donné sa version en français, il le contextualise, moyennant des explications ou une légende illustrant bien le sens de la sentence populaire. Présenté parfois dans un langage métaphorique, le sens devient ambigu et demande beaucoup de réflexion. Cela laisse donc supposer que tout est fait de manière à susciter la motivation qui fait gravement défaut.
Comme chacun le sait, il n’y a plus de lectorat en Algérie. Là-dessus, les libraires en savent beaucoup plus, car étant les mieux placés pour nous renseigner sur les ventes, parler des goûts des rares lecteurs, ainsi que des catégories sociales intéressées par la lecture. Le recueil de Boutarène n’est pas fait pour ennuyer, bien au contraire, tout est conçu pour attirer le lecteur, le ressourcer, car l’auteur redonne à chacun ce qui lui manque pour comprendre ce qu’est la culture du peuple et ce que patrimoine ancestral ou algérien veut dire.
Une classification judicieusement pensée
Près d’un millier de proverbes classés par rubriques; des thèmes assez nombreux à organiser, font penser au travail long et fastidieux que cela a demandé. Les grandes parties amènent à comprendre que la répartition touche tous les domaines de la vie : relations sociales, de la vie et de ses lois, l’art de vivre, de la famille, de l’homme, ironie, humour, sarcasme. Dans le premier sous-titre du chapitre d’ouverture "fatalité prédestination", on trouve toute la matière pouvant être à la base de l’éducation du Musulman ; les proverbes sélectionnés pour cette sous partie font la synthèse de la sagesse populaire et de la croyance religieuse.
«Les jours sont déduits de la durée de ma vie alors que je les égrène avec impatience «, est un proverbe digne des grands sages, capables de penser au temps réduit qui est accordé ici-bas à chacun, à l’idée de destin, à une meilleure gestion de son existence, puisque chaque jour passé inutilement ou mal vécu est considéré comme gâché. L’auteur en donne l’explication suivante : « Quand on attend un événement heureux : vacances, naissance, mariage, fin du service militaire, etc., nous avons hâte que les jours passent, sans nous rendre compte qu’ils rapprochent l’individu de l’heure de la mort. Le dicton est un rappel à cette évidence et que les hommes acceptent avec fatalisme.
Ces deux manières de comprendre un proverbe,montrent bien la divergence d’opinion des gens face à un problème angoissant de la vie, celui des jours qui passent et qui sont déduits de la durée de vie de tout être humain et qu’on égrène avec impatience. La valeur du temps est un objet de préoccupation de tous ceux qui en ont conscience, particulièrement les vieux qui n’ont pas su en tirer le plus grand profit. Certains d’entre eux, au soir de leur vie, ne cessent de dire qu’on ne peut jamais avoir assez de la vie.
Notre lecture sélective nous conduit au chapitre du livre deux. L’ouvrage de Kada Boutarène étant constitué de cinq livres, divisés chacun en chapitres assez consistants,nous nous sommes laissés conduire à celui de l’amitié, et qui peut être à l’origine du meilleur et du pire,comme dans toute société traditionaliste. On y trouve un proverbe intéressant qui doit avoir des variantes dans toutes les régions d’Algérie et des équivalents sous différentes formes à l’étranger.
Il est formulé simplement en deux verbes, liés par une conjonction à valeur d’addition : « ekhser ou fareq : perds et romps «. L’injonction au moyen de l’impératif, cible toute personne ayant eu de mauvaises relations sous le couvert d’une fausse amitié. L’explication de Kada Boutarène est là-dessus très remarquable : «Même si, à la suite d’une séparation, et dans l’immédiat ,les pertes sont sensibles,on aura limité les dégâts et le bénéfice moral escompté sera important»
L’auteur qui a procédé pédagogiquement, a fait suivre par un autre proverbe très courant, qui attire l’attention de ceux qui n’ont pas appris à se méfier des amis. Il dit ceci :»Si ton ami est borgne, porte ton regard sur son œil sain» ; ce même proverbe est à peu de choses près, identique à celui du grand poète ancien, Vauvenargues, rapporté par l’auteur sous cette forme : «Si ton ami est borgne, regarde-le de profil.»
La famille dont l’organisation est le fondement essentiel de toute vie de couple, a retenu notre attention. On ne veut pas aborder ce thème par les banalités que nous entendons chaque jour sur la femme, pilier de la famille. C’est pourquoi, nous avons choisi de l’aborder par un objet symbolique, le bijou, qui sert de motif d’embellissement et obtenu par une forme d’épargne traditionnelle: la thésaurisation.
Jugez-en par ce proverbe :
"Les bijoux sont destinés à faire face aux épreuves",
proverbe, dont le sens n’est pas facile à saisir pour qui ne le replace pas dans
son contexte : Là, le sens est clair. Les bijoux servent à tirer d’embarras ceux
qui les possèdent,lorsqu’ils sont dans le besoin, soit par voie de dépôt en
gage, soit par leur vente. Le dicton sert d’argument à l’épouse pour obtenir de
son époux qu’il la dote du maximum de bijoux. Il sert également à l’époux qui,
en cas de besoin, suggère à sa femme de céder ses bijoux.»
Par cette présentation, nous pensons vous avoir donné un avant-goût de la beauté
du recueil, que chacun se doit de lire pour connaître le passé, mieux comprendre
le présent. On laisse à chaque lecteur le soin d’en tirer sa propre conclusion.
Kada Boutarène, Proverbes et dictons populaires
algériens, 332 pages, éd. O P U , 2002
A.Boumediene
Journal "le soir d'Algérie" du 29-07-2004